vendredi, 22 septembre 2006

Non au service civique obligatoire !

Le service civique (ou civil) obligatoire consiste à travailler pour une association agréée pendant six mois, avec pour seule rémunération une petite indemnité versée par l’Etat. Ce devoir concernerait tout adulte de 18 à 30 ans, avec quelques variations selon les versions. Dans la grande tradition gauloise, un nouveau clivage s’ouvre ici autour d’un thème qui devrait naturellement fédérer : la participation de chacun à la vie sociale. Nos politiques souhaitent faire de l’engagement citoyen une obligation, sans saisir la contradiction de ce principe. Tout le monde s’accorde sur le fait que l’engagement associatif constitue une formidable expérience. Ce don de soi, ces rencontres et ces échanges épanouissants renforcent la société civile. Cependant, les premières réactions de la jeunesse sur cette nouvelle idée sont plutôt négatives. L’idée de contrainte, en marquant une étape supplémentaire dans la collectivisation forcée des rapports sociaux, risque d’aboutir à l’effet inverse : le repli sur soi.

Le premier politique à avoir défendu l’idée d’un service civique obligatoire fut un expert de l’engagement citoyen : Bernard Kouchner. Si je partage ses valeurs humanistes et, assez souvent, le pragmatisme de ses propositions, je ne peux le suivre sur cette mesure qui m’apparaît autant immorale que difficile à mettre en œuvre. Cette fausse bonne idée de remettre la jeunesse du pays dans le droit chemin et de sauver la société civile gagne du terrain. Dans un environnement de surenchère de mesures rééducatives musclées, le PS, l’UDF et l’UMP semblent adopter depuis peu cette vieille rengaine. Selon eux, « réinventer la République » consiste à priver les jeunes de liberté pour recréer chez eux un « sentiment d’appartenance et d’identité ». A les suivre, la servitude permettrait de se réaliser pleinement.

Peut-on légitimement forcer d’honnêtes citoyens à consacrer six mois ou un an de leur vie à une tâche qu’ils n’ont pas souhaitée ? Du STO aux travaux collectifs obligatoires du monde communiste, tous les exemples de contraintes collectivistes de cette nature se sont révélés choquants, et le plus souvent très peu productifs. Contraire à l’éthique d’une démocratie moderne, le travail obligatoire est aussi contraire à la Convention européenne des droits de l’homme. Dans l’esprit des propositions actuelles des partis, ce semestre d’asservissement consiste à rééduquer une jeunesse implicitement jugée égoïste et feignante. L’accusation est très grave et montre à quel point, depuis l’erreur du CPE, nos dirigeants politiques persistent à traiter les jeunes comme des individus de seconde zone. Or, cette jeunesse va déjà payer la facture de 30 ans de déficits et d’erreurs commises par nos grands partis politiques. Elle n’étouffe pas d’un excès de liberté, mais d’absence de perspectives. Les vraies difficultés qu’elle doit affronter sont notre modèle scolaire rigide, nos universités inadaptées au monde du travail, notre taux de chômage record pour les moins de 25 ans, notre marché du logement inaccessible, l’absence de place pour l’initiative et la prise de risque. Les jeunes se retrouvent englués un modèle aseptisé et répressif que le service civique obligatoire ne fera que renforcer.

Par ailleurs, l’organisation de ce service s’annonce périlleuse. Comment accueillir et orienter annuellement plusieurs centaines de milliers de personnes réparties sur l’ensemble du territoire national ? Administration intermédiaire et associations devront réaliser ce travail herculéen de recrutement et de formation chaque année. Une rémunération mensuelle de 350 euros pour cette « corvée » moderne coûterait déjà plusieurs milliards d’euros par an au contribuable, sans permettre pour autant aux jeunes d’en vivre. Pendant toute la durée de leur service, ils devront donc dépendre de leurs parents ou de leur conjoint au boulot. Pensez au simple coût de transport quotidien pour ceux qui n’auraient pas de proposition proche de chez eux.

L’avantage de faire disparaître cette masse de jeunes des chiffres du chômage parait bien mince comparée à l’usine à gaz qui nous attend. Combien d’associations accepteront d’accueillir une main d’œuvre non formée, voire frondeuse, pour une courte période ? Si les postes intéressants ne sont pas assez nombreux, combien de jeunes se retrouveront de faction à un carrefour ou à balayer des lieux publics ? Enthousiasmant ! Quant aux chômeurs, comment apprécieront-ils de se voir ainsi doubler au guichet d’embauche des associations par des jeunes sous-payés par l’Etat ? Manifestement, les projets de service obligatoire n’ont pas traité ces aspects pratiques.

Si nos gouvernants souhaitent rendre obligatoires la recherche collective du bonheur et l’engagement citoyen, les jeunes, autrement plus lucides, souhaitent surtout qu’on les laisse vivre, et même parfois survivre, en paix. Contrairement à une proportion importante de leurs aînés, ils ne sont pas bercés par l’illusion de l’État sauveur et ne cèdent pas à cette forme d’infantilisation qui nie la réalité. Le service obligatoire va dans la mauvaise direction pour eux. En participant au contrôle de plus en plus permanent de nos actes, de nos paroles et même de nos pensées, ce projet ne peut que favoriser le cynisme vis-à-vis de l’autoritarisme de nos gouvernants, et le sentiment de méfiance à l’égard des autres. Dans ce sens, pourquoi n’exigerions-nous pas la conversion du temps consacré à la paperasserie et aux démarches administratives en « temps de service civil obligatoire » ? Ce ne sont pas six mois mais plusieurs années qui devraient alors être comptabilisées de la sorte sur notre vie de citoyen et nous être remboursées en dédommagement pour « excédent consacré au service de l’Etat ». Sortons de cette voie absurde.

Citons un seul exemple qui aille dans le sens opposé au projet actuel, c’est à dire dans celui de la liberté. Imaginons qu’universités et préparations aux grandes écoles bénéficient d’une réelle autonomie. Elles pourraient alors rendre les conditions d’admission bien plus souples, notamment dans l’enchaînement direct après le bac et la limite d’âge. Elles permettraient ainsi l’engagement civique VOLONTAIRE, et les expériences enrichissantes pourraient se généraliser comme elles le font ailleurs. Faire un tour du monde pendant 6 mois, s’engager dans une organisation non gouvernementale ou dans un projet original avant de démarrer des études supérieures deviendrait possible sans perdre son droit d’inscription à un cursus d’études supérieures. A l’opposé du principe de coercition, c’est l’engagement responsable et la démarche volontaire qu’il nous faut favoriser.

Alternative Libérale souhaite que la France passe d’une « société de contrôle » à une véritable « société de confiance et de responsabilité ». Les libéraux, avocats et initiateurs historiques de la liberté d'association et de l’engagement civique, s’accordent tous à penser que la société civile doit se muscler. Ce n’est pas en intervenant mais en libérant les associations et les fondations de sa lourde tutelle que l’Etat agira dans le bon sens. Quant à la jeunesse, elle ne souhaite subir ni des actions ciblées telles que le CPE, ni des contraintes telles que le service civique obligatoire. Nous, libéraux, considérons la liberté comme fondatrice des rapports sociaux.