mardi, 10 juillet 2007
Caméra cachée : souriez, vous êtes fliqué(e)
Le commentaire de Nicolas Sarkozy sur les 4 millions de caméras de surveillance des rues anglaises laisse peu de doute. Si nous ne sommes pas aussi sensibles à l'argument de la lutte contre le terrorisme que les Anglais (l'IRA ayant directement passé le relais aux terroristes islamistes), le sentiment bien exploité d'insécurité devrait faciliter leur implantation en France. Dans quelques mois, peut-être quelques années, les rues et les places de nos villes auront à leur tour leurs millions de caméras cachées. Ce maillage sera relié à des centraux de plus en plus "high tech" au fur et à mesure que les logiciels de reconnaissance se développeront : reconnaissance de comportements anormaux, reconnaissance biomorphique, de plaques d'immatriculation etc. Notons qu'une version récente peut déjà enregistrer les conversations à plus de 100 mètres de la caméra, belle atteinte à notre vie privée prometteuse de dérives inquiétantes ! Mais restons sereins dans ce débat.
La question de l'emploi de hautes technologies pour la sécurité publique n'apporte pas de réponse facile et tranchée. Le gain de sécurité se fait au détriment de nos libertés et alourdit la facture de nos prélèvements obligatoires. A ce jour, il est aussi difficile d'évaluer précisément l'équilibre entre le gain sécuritaire et la perte de liberté qui en découle. Pourtant, un plan aussi ambitieux constitue un sacré poids pour le contribuable : plusieurs centaines de millions d'euros d'investissements annuels (achat des millions de caméras high tech qui peuvent coûter jusqu'à plusieurs dizaines de milliers d'euros pièce, installation et cablage, salles de contrôle, serveurs), un entretien très lourd et un suivi intensif pour parvenir à une réelle efficacité (pensez au nombre de policiers qu'il faudra pour surveiller attentivement les millions de vues sur leurs écrans jour et nuit !). Difficile de revenir en arrière une fois lancés.
Banques, commerces, parkings, taxis ou bus disposent déjà parfois de telles caméras reliées à un réseau fermé de surveillance. En jugeant ce système utile, des acteurs privés ont confirmé l'intérêt d'un usage circonscrit de tels outils. Mais leur emploi massif sur la voie publique est-elle pour autant porteuse de résultats en rapport avec leur coût implicite ?
La "rentabilité sécuritaire" de ces caméras n'atteindront un seuil suffisant que dans les lieux de circulation importante (risque d'attentat le plus élevé, taux élevé de délits mineurs commis) ...où la police ose s'aventurer (inutile d'imaginer la durée de vie d'une telle caméra à proximité d'une cité chaude). Les crimes continueront, eux, à être réalisés dans l'ombre, dans les zones privées ou hors champ de ces caméras sauf rares exceptions (certains rares cas d'enlèvement d'enfant ou de meurtre ont certes pu être résolus grâce à cette technologie). La plupart des petits délits commis dans le champ des caméras, lorsqu'ils ne seront pas suffisamment discrets pour échapper à l'attention de nos vigiles, exigeront une présence policière de proximité pour intervenir sur le fait. Au final, ce seront essentiellement les comportements dits "antisociaux" qui seront visés : cyclistes sur trottoir, promeneurs qui ne ramassent pas les excréments de leur(s) chien(s) et groupes un peu excités par l'abus d'alcool. Est-ce suffisant pour engloutir plusieurs milliards d'euros dans un plan aussi ambitieux ?
Dans un premier temps, on peut espérer que l'effet préventif de ces caméras joue sur le très important "sentiment de sécurité". Mais ensuite ? Au premier incident qui aura échappé à ce maillage, la pression électorale à chaud poussera à son extension, quelle qu'en soit le prix. L'aspect rassurant risque de n'avoir qu'un temps avant de basculer sur la spirale de la surenchère.
Ensuite, l'effet dissuasif reste faible. Les caméras n'ont pas empêché les attentats à Londres, elles n'ont qu'accéléré l'enquête. La différence est notable. Si la mode kamikaze rend toute dissuasion particulièrement dérisoire, rien ne prouve, à ce stade, que cet effet existe. Plusieurs analyses constatent une autre tendance : les délits changent de zone pour se dérouler dans les zones hors champ. Voleurs à la tire et autres malfrats connaissent aussi bien la rue que nos policiers, parfois mieux. Les caméras ne seront donc pas d'une grande efficacité sur eux.
Enfin, dans quelle mesure ces caméras assureront-elles une bonne répression ? La qualité et la nature des images tirées de ces caméras en feront-elles une preuve suffisante contre les individus retrouvés après les faits ? Rien n'est moins sûr. Toutefois, l'évolution technologique devrait pallier cette faiblesse dans les prochaines années. L'usage le plus fréquent de ces caméras vise surtout à faciliter l'intervention rapide de la police, ce qui pose la même question qu'aujourd'hui : l'allocation des ressources de la police sur le terrain. Certes, des hauts parleurs permettent même une intervention orale depuis le poste de surveillance !
L'atteinte à notre vie privée et la menace qui pèse sur nos libertés transparaissent dans toutes les analyses. A commencer par la lutte contre les "comportements asociaux", ces actes de plus en plus bénins de la vie courante qui sortent d'une prétendue norme dictée par une minorité qui sait adroitement désarmer ses adversaires avec une réthorique simpliste qui fait des contestataires des égoïstes ou des irresponsables. L'encadrement de plus en plus étroit de nos actions quotidiennes et la sanction de plus en plus ferme de nos erreurs ou...négligences, au nom du "bien public", rend certains aspects de la vie de moins en moins supportable. La surveillance renforcée des rues devrait renforcer cette tendance aux petites persécutions quotidiennes que nous subissons déjà. Notre marge de tolérance personnelle acceptera-t-elle ce suivi permanent et de plus en plus sanctionné de nos petites erreurs ? Sommes-nous prêts à accélérer ce mouvement vers la dictature d'une certaine forme d'hygiénisme collectiviste ?
Bien plus grave, il existe un risque permanent de corruption d'un agent ayant accès à ces enregistrements, d'accès abusif à ces informations ou de piratage de ce réseau qui promet d'être relativement accessible en couvrant tout le territoire. Nous savons déjà avec quelle facilité les dérives sont possibles dans notre pays (écoutes télephoniques, suivi des puces de portable ...). Les possibilités du pistage de rue sont bien plus vastes...surtout si la bande son suit : pour comparaison, un Londonien passe sous l'objectif de plus de 300 caméras chaque jour ! Exemple pas si vieux, un maire s'est permis de regarder les enregistrements du réseau de surveillance municipale pour pister les actions militantes de l'opposition. Comment ne pas imaginer que les cibles désignées par une autorité politique, voire administrative (le fisc ?) feront l'objet d'une surveillance constante et précise ? Dans un pays aussi peu respectueux de l'intimité de chacun que le nôtre, comment avoir confiance dans l'omniprésence d'un tel système ? La CNIL est réputée pour son manque de moyen pour contrôler et réprimer les abus et les fraudes concernant la circulation et l'utisation de bases de données sensibles. Quel organisme (composition, moyens et garanties) assurera qu'il est fait bon usage des enregistrements de plusieurs millions de caméras réparties sur tout le territoire ?
Avant de nous engager, et pour alimenter le débat, je souhaite être convaincu par une expérimentation préalable sérieuse.
07:40 Publié dans Libertés individuelles | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
| Tags : Caméras de rue, sécurité |
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