mercredi, 07 octobre 2009

Réformer la finance fait mal

Tous les acteurs économiques non financiers sont habitués à se retrouver dans la critique de la finance. "Ces maudits traders ne servent à rien", c'est bien connu et même quotidiennement entendu dans les dîners en ville. Je ne parle pas d'altermondialistes rétrogrades, mais d'entrepreneurs, de cadres et même de banquiers qui observent avec une pointe de jalousie leurs collègues financiers. Bon, ils servent un peu quand même, mais faut pas exagérer. On leur demande quelques produits pour couvrir l'activité productive et commerciale de l'entreprise, mais rien de plus. Des swaps, des options, du change, quelques produits structurés, pas de quoi fouetter un chat, si ? Si.

 

Toute l'activité des entreprises, qu'elles soient de taille moyenne ou grande, s'appuie sur la sphère de la finance. Trouver des capitaux sans passer par les banques, c'est faire bosser le secteur de la finance. Acquérir une entreprise, émettre des actions, exporter, toutes ces opérations ont besoin de la finance pour se réaliser. La finance est partout, et ça agace prodigieusement. La crise leur a donc donné un bon prétexte pour exiger des Etats un ferme encadrement de ces activités maudites. Ce lobbying intense commence à porter ses fruits avec la mise en oeuvre de mesures absurdes, sinon imbéciles, mais qui font plaisir aux lobbyistes de tout poil et aux électeurs munis de piques prêtes à accueillir des têtes.

 

Et là, ça fait mal. Parce que restreindre et renchérir les opérations de la finance...restreint et renchérit les opérations adossées du fameux "monde réel". Le monde parallèle, irréel, virtuel de la finance apparaît finalement aussi réel que la production et la vente de voitures ou d'énergie. Et ce sont ces derniers qui devront payer la note qu'ils pensaient n'imposer qu'à la finance. Exemple très concret : les gouvernements veulent forcer les opérations "hors bilan" (swaps, options, etc.) à passer par des chambres de compensation qui assurent...la compensation des nombreux flux. Intérêt : les très nombreuses opérations, actuellement "OTC" (Over The Counter, négociées de gré à gré, par contrat), c'est à dire négociées directement entre les parties, devront être standardisées et centralisées autour d'un organisme qui prélèvera sa dîme et exigera des dépôts de garantie des participants. Sur le papier, magnifique : les flux seront réduits à des flux nets, le risque sera en partie retiré du bilan des banques et centralisé (mais pas annulé, ce qui ne soulève aucun débat étrangement à ce stade). Tout ceci a un coût, et il promet d'être faramineux pour l'économie bien réelle.

 

Aujourd'hui, les très grandes entreprises s'en rendent compte : tout ceci leur coûtera à chacune plusieurs centaines de millions d'euros de frais supplémentaires (au bénéfice de ces chambres de compensation)... et une avance de trésorerie de plusieurs milliards de dollars. Car lorsqu'elles traitent actuellement avec une banque sur un marché extrêmement concurrentiel, non seulement le prix est concurrentiel , mais la banque n'exige ni dépôt de garantie, ni commission opérationnelle ou frais de gestion courante. Demain, les chambres de compensation remplaceront les banques et exigeront les deux. La compensation existe déjà lorsqu'elle apporte des avantages aux parties en présence. La généraliser de force revient à mettre en place un nouveau racket.

 

Les entreprises font donc machine arrière toute, mais un peu tard. Eon annonce qu'elle pourrait avoir avoir besoin de 7.5 milliards d'euros de cash supplémentaire pour assurer les dépôts de garantie pour maintenir les couvertures de son métier de base. BASF, la Deutsche Post protestent aussi. La liste des pleureurs tardifs est longue et inclut même l'Eglise d'Angleterre qui, après avoir condamné l'immoralité de la finance, a pris sa défense lorsqu'elle s'est rendue compte qu'elle en dépendait très largement : "maximiser le rendement de notre portefeuille d'investissement constitue une part essentielle des missions de nos fondations". Amen. Moins d'argent, c'est moins d'actions caritatives. Et plus de pognon pour les nouvelles chambres de compensation. Vive la réglementation punitive à la va-vite !

 

Cette douloureuse découverte du prix de la réglementation incite le monde économique à revoir ses exigences vis-à-vis de cette maudite finance dont il a finalement bien besoin pour fonctionner. Ses revendications de réforme de la finance se réorientent donc vers l'exigence de davantage d'information... certainement à condition que cette transparence n'aille pas jusqu'à informer la concurrence des stratégies financières mises en oeuvre. Finalement, l'utilité de la finance est bel et bien réelle. Cruel, non ?

10:55 Publié dans Dans le monde, Economie | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : finance, otc, compensation, transparence | | | Digg! Digg |  Facebook