mardi, 16 janvier 2007
Le prix du Livre a fait la fortune de la FNAC
La "loi Lang" permet aux éditeurs, depuis le 10 août 1981, de fixer un prix unique du livre au détail. Marqué au dos du livre, ce tarif s'impose à tous les revendeurs avec une marge de 5 %, qu'il s'agisse du petit libraire, d'une grande surface ou d'une chaine de librairies. Le monde de la culture révère encore de nos jours cette loi socialiste comme si elle avait sauvé les petits libraires et encouragé ainsi la production éditoriale en France. C'est bien connu : on fige les prix, on limite la concurrence et tout s'améliore pour tout le monde. Qu'en est-il vraiment ?
Tout d'abord, le consommateur paye le livre au prix fort s'il n'attend pas la sortie en poche (ou s'il ne trouve pas un exemplaire d'occasion chez Gibert Jeune, excellente adresse parisienne dans le genre). Pas de promotions "3 livres pour le prix de 2" comme on en trouve dans les librairies du monde entier. Pas de coups ciblés, de braderie sur les stocks difficiles à écouler. Les classes moyennes supérieures sont peu sensibles aux quelques euros de différence que cela peut représenter, et tant pis pour les plus défavorisés : ils n'ont qu'à s'adresser aux bibliothèques municipales, après tout.
Ensuite, cette loi a garanti le succès du concept de la FNAC, qui s'est trouvée mécaniquement à la tête de revenus récurrents massifs : négociant plus agressivement ses achats de livres que les petits libraires, son réseau a ainsi pu disposer de conditions de reprise facilitées et des plans de règlement également favorable, avec une marge par livre considérablement supérieure à la marge des petits libraires. Cette manne tombée du ciel... pardon de Jack Lang, a ainsi financé son expansion dans les centres des villes prix d'or (elle seule en avait les moyens), la multiplication de son offre autour de la culture et devenir ainsi le centre de la vie culturelle marchande de toutes les grandes villes de France.
Le modèle économique de la vente de livres a rapidement évolué avec la multiplication de la "production littéraire", formule fourre-tout qui comptabilise aussi bien les livres de cuisine (certes passionnants) que les romans de gare ou la vraie littérature : les consommateurs ont cherché des lieux centraux, vastes et bien fournis afin de trouver de nombreuses références. Quel plaisir que de passer du polar au bouquin de sociologie et, furtivement, passer par la photo (hhmm, le dernier David Hamilton..ou Helmut Newton si vous avez honte de la vulgarité du premier et préférez l'art au lard), faire une pose BD puis repartir avec le dernier Nietzsche pour faire sérieux (excellent pour bloquer le pied d'un meuble bancal). Bref, le petit libraire a vu son public se tourner vers la FNAC la plus proche où il faisait bon déambuler, feuilleter et, finalement, craquer pour plein de disques, de BD et de bouquins qu'on n'aurait jamais eu l'idée d'achater chez le petit libraire traditionnel. Nombre d'entre eux sont morts de découragement. Ils ne représentent plus que le quart de la vente de livres en France. La FNAC a pris une place dominante et n'a pas donné aux libraires le temps de se structurer en réseaux avec une centrale d'achat propre et des conditions de négociation avantageuses.
Avec la place croissante d'Internet, le modèle économique de la librairie est encore en évolution rapide. Il est dorénavant facile de trouver un livre en français, publié par un éditeur étranger non soumis à la Loi Lang, à un tarif moins élevé que le tarif officiel fixé par nos éditeurs nationaux. Même avec les frais de port, le consommateur est gagnant. Et puis la jeune génération lit de plus en plus en anglais : offre pléthorique dans tous les domaines littéraires, prix agressifs ! Bref, la Loi Lang, comme toutes les lois de fixation arbitraire des prix, a entrainé des effets pervers dont nous aurons du mal à sortir. Le programme Marketplace d'Amazon a incité de nombreux libraires indépendants à rejoindre Amazon qui offre un gros débouché... mais diminue la marge du libraire de 15 %. Le processus en cours est inéluctable : le prix fixe du livre a offert un avantage colossal à un grand réseau comme la FNAC, sans changer l'évolution des attentes des consommateurs, de plus en plus exigeants en termes de qualité et de diversité de l'offre.
Aujourd'hui, la question du prix du livre reste un tabou que les éditeurs sont les derniers à remettre en question. Les petits libraires, qui ont survécu en déployant tout leur talent dans la sélection ciblée d'ouvrages et le conseil, payent leurs stocks au prix fort. Et puis Jack Lang reste le Mao de la culture : l'icone adorée du désastre non avoué.
14:50 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
| Tags : prix du livre, Jack Lang, loi 10 aout 1981, libraires, FNAC, Amazon, Marketplace |
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