vendredi, 06 octobre 2006

Intermittence du spectacle : faux débat ?

La précarité du monde du spectacle est manifeste. Derrière le clinquant des stars de la scène et, de plus en plus, du cinéma et de la télévision, la plupart des artistes et des techniciens du monde des arts vivants subissent une situation difficile, parfois très difficile. Certes, une petite tranche de cette population s'en sort bien en enchainant des contrats toute l'année, mais cette "classe moyenne" du secteur reste largement minoritaire dans l'ensemble.

medium_EteignezTV.jpgLes annexes 8 et 10 à la convention d'assurance chômage sont venues répondre à la précarité naturelle du secteur du spectacle, puis du monde audiovisuel, il y a 40 ans. Aujourd'hui, le système montre des signes de grande fragilisation avec la massification accélérée d'un secteur de plus en plus Etatisé, bureaucratique et en décalage avec les attentes des Français. Ce régime attire quantité d’individus qui, à défaut d’avoir des qualifications ou un talent pour se trouver un emploi, accumulent les petits boulots dans ce secteur économique pour rentrer dans le cadre de ces annexes et se déclarer « artistes » ou « techniciens du spectacle ». Résultat, la population des intermittents a exlosé en 10 ans, sans doute en partie à cause de la montée du chômage de masse. J'ai pu lire que la durée moyenne du travail de l'intermittence a baissé de 40 % entre 1986 et 1999, les rémunérations annuelles de 37 % !


En 1991, 99.000 intermittents pèsent sur le régime général (du privé) à hauteur de 217 millions d'euros.
En 2002, 135.000 intermittents coûtent 828 millions en solidarité occulte (très peu de salariés du privé savent que ce sont leurs charges sociales qui financent ce régime). La situation ne fait que se dégrader, année après année. La dernière mini réforme n'a pas inversé ce cours des choses.


Il est nécessaire d'ouvrir un vrai débat sur l'organisation du monde de la culture. Car si je me déclare foncièrement medium_26_20juin_20bis_20013cop800.jpgopposé au système établi de l'intermittence, pour des raisons éthiques que j'énonce plus bas, nous savons tous qu'il n'est pas possible de le remettre brutalement en cause sans aborder la question dans son ensemble. Trop de monde dépend de ce système fragile pour nous permettre une "rupture" brutale.


Quelles questions délicates le système de l'intermittence du spectacle soulève-t-il ?

1) RÉPARTITION MUTUALISTE VS ASSURANCE CAPITALISTE... répartition = ponction sur les salariés du privé mais secteur public épargné

Pourquoi les fonctionnaires ne contribuent-ils pas au système sur leur salaire mais seulement le secteur privé ? Cette injustice est franchement choquante ! D'autant plus que le budget de notre Etat culturel ponctionne déjà le budget des ménages via leurs impôts (nationaux et locaux + redevance TV), sans parler du coût d'accès direct à la culture (billet de
spectacle par exemple).

2) UN CONTEXTE GÉNÉRAL DE CASSE SOCIALE... alimentée par le statut lui-même ?

Ce système n'incite-t-il pas les maisons de prod et les théâtre à sous-payer artistes et techniciens, sans même parler des abus pour obtenir le bon nombre de cachets ou pour faire bosser ces personnels alors qu'ils sont déclarés chômeurs ? Les témoignages (sous couvert d'anonymat pour ne pas se faire griller) sont nombreux dans ce sens.
Que penser de ce que Pierre Cabanes écrit dans son rapport, en 1997 : le système « génère et accroît le risque qu'il est censé couvrir. Ainsi un surcroît d'activité des entreprises en cause, loin de contribuer à l'équilibre financier du régime, en accroît le déficit (...) L'emploi intermittent chasse l'emploi permanent et par des procédés proches de la concurrence déloyale, l'entreprise « artificielle » sans véritable employeur contraint l'entreprise normale soit à disparaître soit à l'imiter ».

3) TOUT TRAVAILLEUR DU SPECTACLE EST UN TRAVAILLEUR COMME LES AUTRES...  comme les autres mais différent

De nombreux métiers sont précaires, pourquoi privilégier les arts vivants et non pas les écrivains, les peintres, sculpteurs...les artisans de secteurs sensibles... Où est la limite ?

Vous me direz : pourquoi ne pas étendre le système à tous ?medium_ciseaux.gif

Oui, mais ces "droits" pèsent sur les droits des cotisants pénalisés. Ce sont en fait des "droits créance". Le système prend aux une pour financer le choix d'activités des autres, et en douce qui plus est.

4) NI ETAT, NI PATRON... mais le pognon !

Le financement des intermittents coûte presque 1 milliard d'euros aux salariés du secteur privé. On sait que le poids des charges explique une partie du chômage. Ce milliard contribue donc à la situation actuelle, même si c'est à la marge (ajoutez 1 milliard ici, 1 milliard là,... et les sommes deviennent vite conséquentes)


Enfin, la question de l'Etat culturel est essentielle. Quel doit être le rapport entre l'Etat, politique et bureaucratie, et la culture ? Comment le secteur de la culture doit-il fonctionner : "aux ordres de..." (des maires au ministère, en passant par les conseils généraux et les hauts fonctionnaires de la culture qui tiennent les cordons de la bourse et entretiennent leur réseau), sous la dépendance de maisons de production (liées au secteur public ou, autre exemple, sous-traitant pour le compte de chaines privées liées au pouvoir telles que Bouygues) qui se comportent en exploiteurs d'individus que ce statut de l'intermittence leur a offert en pature ?


Je ne pense pas qu'un nouveau réglage de l'intermittence soit une solution convenable. Ce système entretient la précarité générale, favorise les abus tant des employeurs que des intermittents, maintient une fausse solidarité (arbitraire, occulte et injustifiée) et ne traite pas des questions bien plus fondamentales. Le sujet véritable, pour moi comme pour Alternative Libérale, c'est l'architecture de la culture dans son ensemble, et le rapport entre les Français et ce secteur de la Culture.



Grand amateur de théâtre (public, je le confesse), de nouveau cirque et de ballet à titre personnel, je suis attristé de suivre ce faux combat de l'intermittence qui détourne le débat (ou plutôt l'absence de débat) de la culture même.

16:30 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : intermittents, spectacle, culture | | | Digg! Digg |  Facebook