jeudi, 13 novembre 2008

Les Gracques : constat réaliste, propositions utopiques

Les Gracques, « groupe de réflexion et de pression » à la  modernisation intellectuelle de la gauche et du centre gauche en France, rassemblent de prestigieux intellectuels issus du monde politique ou de la société civile. Ils viennent de publier une longue tribune dans le Monde : La Bourse ou la vie, le chantage des marchés. Leur constat diffère peu du constat des libéraux : "Ce n'est même pas seulement une crise de la dérégulation. Elle n'est née ni des hedge funds (fonds spéculatifs), ni des paradis fiscaux, mais aux Etats-Unis et sur un segment de marché assez régulé, les crédits hypothécaires."

Ils ne dénoncent pas mieux le laxisme monétaire de la Fed que ne l'aurait fait Milton Friedman, ils ointent du doigt la mauvaise obligation faite aux banques de prêter aux ménages défavorisés, le soutien des agences semi-publiques Fannie Mae et Freddy Mac, les mauvaises normes comptables. Rien de nouveau, mais ce soutien inattendu à l'analyse des libéraux si décriés venant de la "gauche éclairée", cela rassure. La solution réside dans une bonne analyse de la crise. Avec beaucoup de bon sens, ils reconnaissent la nécessité économique de disposer d'un secteur financier dynamique.

 

A partir de là, les divergences apparaissent clairement. D'abord avec une petite tirade dans la ligne tiers-mondiste des années 60. Nostalgie de jeunesse...

Mais si les gouvernements avaient retrouvé le goût d'investir ensemble 2 500 milliards pour sauver le monde, ils auraient peut-être eu d'autres priorités que le renforcement des principales banques d'investissement. Si l'on n'oublie pas la vie, après avoir sauvé la Bourse, les idées ne manquent pas au rayon de la fraternité : éradiquer la faim dans le monde (300 milliards de dollars sur dix ans) ; construire "la grande muraille verte" de Dakar à Djibouti pour stopper la désertification du Sahel et l'équiper en bassins de rétention (200 milliards ) ; doter d'ordinateurs les écoles du monde, etc. Les projets existent.

 

Comparer les investissements des Etats dans les fonds propres de leurs banques, cessibles à terme, avec des dons sans retour pour les citoyens, cela revient à proposer de ne pas ravaler le logement dont nous sommes propriétaires et dont la façade menace de s'effondrer, pour donner le montant des travaux au Secours Populaire. Cela ne signifie pas qu'il ne faille pas aider le Secours Populaire, mais la sauvegarde de son bien le plus essentiel est un investissement qui valorise un bien qui nous appartient. Or, nous parlons ici de l'argent des contribuables. Il est beaucoup plus légitime de les laisser effectuer leurs dons caritatifs directement, et nonpas à leur place. Par ailleurs, les Etats, mauvais gestionnaires, ont laissé filer leurs déficits tout au long des belles années au point de mettre nos pays en danger aujourd'hui. Et sur ce point, la lucidité des Gracques mérite d'être entendue. Je n'aurais pas mieux parlé :

Ce qui peut provoquer la prochaine crise globale, c'est le risque que les Etats, soucieux de "relancer la machine", fassent déraper leur dette. Aujourd'hui, les liquidités affolées se réfugient dans les emprunts d'Etat. Cela ne durera pas toujours ; ne les laissons pas créer une nouvelle bulle sur les emprunts d'Etat, après les quatre précédentes ! La crise bancaire doit au contraire servir de signal d'alerte.

 

Mais de là, les propositions restent un peu superficielles... et profondément dirigistes : l'encadrement de tous les hauts revenus par une hyperfiscalité est aussi absurde que de vouloir bloquer la circulation des capitaux. La réflexion mérite toutefois d'être menée  au niveau des acteurs financiers. Par exemple, les gérants de hedge funds, ces organisations très peu régulées, doivent investir une partie de leur patrimoine dans leur fond, pour les rendre solidaires de leurs résultats. En fait, une double préoccupation domine dans les propositions des Gracques : s'attaquer à la "Mauvaise régulation, mais aussi [à l']excès de gloutonnerie". "Ce ne sont pas des considérations morales qui doivent guider les régulateurs. Il n'y a pas d'un côté les gentils industriels, de l'autre les méchants financiers ; d'un côté, les salariés, dont les hauts salaires devraient être plafonnés, de l'autre, les capitalistes qui pourraient s'enrichir sans limites. La question est d'aligner les intérêts à long terme de l'économie, des actionnaires et du management." Vision de technocrate trop brillant qui croit pouvoir maitriser le risque. Les banques, trop encadrées et contraintes, ont failli à apprécier correctement le risque. Les technocrates sont-ils mieux placés pour le faire à leur place ?

 

L'appel est intéressant, mais il s'enlise dans des propositions utopiques ou, pis, bien peu originales. On en attendait plus d'eux. Mais dans un monde où domine le populisme le plus primaire, à commencer par celui du gouvernement, il est tout de même positif de lire une tribune aussi mesurée et objective venant de la gauche !