mardi, 29 mai 2007
EADS et l'Etat : mélange explosif
Voici le gros titre de couverture de La Tribune du jour :
Airbus : les dirigeants d'EADS auraient été informés dès mars 2006 des retards de l'A380
L'enquête du journal nous rappelle plusieurs faits inquiétants de l'affaire :
1) Noël Forgeard est l'instrument de l'Etat français. Même Arnaud Lagardère s'en méfie pour cette raison. Une fois nommé président du groupe en fin politicien, il ne suit plus Airbus de près (80 % de l'activité tout de même), la suite montrera les effets d'une telle distance entre le président et son entreprise. Pour une entreprise soi-disant privée, ce type d'intrusion de l'Etat constitue un coup de force contraire aux bonnes règles de corporate governance. Son fameux "parachute doré" de 8.5 millions d'euros, si choquant et declencheur d'une litanie de propos démagogiques visant à interdire ce mode de rémunération complémentaire, a été imposé au comité de rémunération par Thierry Breton, alors Ministre de l'Economie. Bref, nous sommes en présence d'un cas de figure idéal concernant les effets de la gouvernance d'Etat : pas de stratégie, mais une forte incitation à se servir dans la caisse. La conclusion, d'une simplicité enfantine, a été exposée par le nouveau co-président français d'EADS (également nommé par le gouvernement), Louis Gallois, qui a dit "préférer" que les gouvernements "n'interfèrent pas avec la gestion de la compagnie". On comprend mieux pourquoi.
2) Cette entreprise bicéphale (deux présidents : Thomas Enders, allemand, et Louis Gallois, français) semble écartelée entre deux cultures concurrentes à tous les niveaux, non coopératives. Exemple cité : lorsque les ouvriers allemands travaillaient en France dans l'urgence, les locaux ne se sentaient pas solidaires. EADS n'était pas une entreprise soudée autour d'un management commun, mais une entreprise duale avec un mur entre deux populations de salariés et de managers. Louis Gallois confirme lui-même que l'organisation actuelle crée "un camp français et un camp allemand". Le groupe peut "vivre avec", a-t-il dit dans le Süddeutsche Zeitung, mais "à l'avenir, nous devons faire en sorte qu'EADS et Airbus soient des entreprises normales". Comme une banale entreprise privée.
3) Dirigeants et actionnaires, qui ont senti le vent tourner en mars 2006, quittent le navire de façon douteuse. 85 %des dirigeants qui ont des stocks options les exercent ainsi en mars 2006, trois mois avant l'annonce dramatique des retards dans la production du nouvel avion, l'A380 (le titre plongera de presque 28 % le jour en question !), mais juste après l'annonce d'un bénéfice record. Les groupes Lagardère et Daimler-Chrysler cèdent eux aussi la moitié de leur grosse participation dans EADS, soit 7.5 % du capital chacun. La Caisse des Dépôts, entreprise publique de dépannage des copains du pouvoir, reprend 2.25 % du bloc d'Arnaud Lagardère. Lorsqu'elle découvre, quelques mois plus tard, que Lagardère a empoché un bénéfice de plusieurs centaines de millions d'euros sur son dos, elle n'hésite pas à porter plainte pour fausse information (sous la pression médiatique ?). Des petits actionnaires lésés font de même.
Morale de l'histoire : mélangez l'intervention lourde de l'Etat au conseil d'administration d'une entreprise avec des participations de grands groupes partenaires de ce même Etat, divisez entre deux pays, et vous êtes assuré d'un beau scandale à terme : actionnaires lésés, contribuables solidaires malgré eux, risque de faillites en chaine.
Si une enquête est en cours, il est plus que probable qu'aucun des politiques responsables de cette situation ne sera menacé dans l'histoire. Comme d'habitude. Heureusement que les politiques ont de moins en moins d'influence sur le monde de l'économie. Il y a encore du chemin à parcourir.
13:55 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : EADS, Noël Forgeard, Arnaud Lagardère, gouvernance d'Etat, pacte d'actionnaires, stocks options, parachutes dorés |
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