vendredi, 12 juin 2009

Quelle stratégie pour les libéraux français ?

Cette question est récurrente dans le microcosme libéral français. Alors que les libéraux ont gagné des sièges au Parlement Européen, confirmant que les électeurs leur font davantage confiance en période de crise, comment expliquer qu'en France, aucune voix crédible ne parvienne à défendre un projet libéral ? Les libéraux ont autant de talent que les non libéraux, ils bénéficient d'une longue tradition de pensée nationale, reconnue dans le monde et validée par les électeurs partout en Europe. Alors pourquoi cette situation d'échec ? Après m'être permis quelques commentaires suite à la question posée par Lomig à Alternative Libérale, je ne souhaite pas revenir sur la stratégie d'AL qui regarde sa direction mais plutôt rebondir sur ces réflexions pour exposer mes vues. Nos difficultés peuvent pas être mises pour l'essentiel sur le dos d'autrui. Nous avons des adversaires coriaces dans l'éducation nationale, dans les médias et dans la classe politique. Mais rien de tout ceci ne suffit à expliquer l'absence des libéraux sur la scène politique. Nous en sommes les premiers responsables nous-mêmes. Observons.

 

D'abord, le monde libéral connaît plusieurs succès qui méritent d'être analysés pour en tirer de judicieuses leçons. Les think tanks disséminés font un travail de fond qui nourrit notre terreau d'idées : ALEPS, institut Hayek, Molinari, etc. Les intellectuels sont toujours actifs, ils sont même parfois très populaires comme Jacques Marseille, qui fait monter l'audience par son ton franc et provocateur, ou comme Guy Sorman. La relève est assurée par les Nicolas Bouzou, les Mathieu Laine et les Cécile Philippe. Plus proche de l'action politique, l'Ifrap a longtemps fait un bon travail technique. Si son orientation a un peu évoluée depuis le départ de Nicolas Lecaussin, l'Ifrap ne s'approche pas de l'approche mondaine et politiquement correcte de l'Institut Montaigne. Beaucoup plus populaire, Contribuables Associés touche des centaines de milliers de Français et fait frémir les parlementaires qui savent son impact conséquent. Contribuables a choisi une communication simple, claire mais argumentée par de soigneuses analyses. Ils ne dépensent leur budget soigneusement acquis qu'avec parcimonie, privilégiant toujours le placement le plus rentable en termes d'impact, et le fond sur la forme. Bing bing plutôt que bling-bling.

 

Mais ces organisations excluent l'action politique et militante. Les libéraux qui souhaitent diffuser leurs idées activement sont de plus en plus nombreux, mais ils doutent des projets en cours et ne veulent pas encore trop s'engager derrière une étiquette. Les blogueurs diffusent efficacement les idées libérales, ils nourrissent des débats passionnants et font avancer notre cause. Les conférences se multiplient, les vidéos et les écrits circulent. Mais l'action de terrain reste trop rare. Or, elle est indispensable à une bien plus large diffusion de nos idées. L'action de terrain vise le grand public qui se moque du libéralisme en soi, comme souvent des théories politiques ou philosophiques, mais peut rapidement être intéressé par nos propositions. Surtout, je persiste à penser que l'enjeu reste la prise progressive du pouvoir là il peut se prendre, afin de remettre en place un maillage capable de peser véritablement sur le pouvoir en place verrouillé par quelques grands partis. Les personnalités politiques suivent l'opinion, encore faut-il qu'elles adhèrent, ou du moins comprennent les idées libérales. Il faut donc rentrer dans la forteresse, Rien n'est impossible, les trotskystes et les verts l'ont fait en partant, comme nous, de rien. Aujourd'hui, ils ont 30 ans d'avance sur nous. Et alors ?

 

Attirer des militants, des élus locaux, des donateurs et des soutiens exige de l'écoute, beaucoup d'écoute pour bien cibler son électorat et être en résonnance avec lui en puisant dans notre réserve d'idées. Cela exige d'adapter sa stratégie aux réalités de l'électorat, et du temps pour instaurer la confiance. Notre projet de société pour une vraie mobilité sociale, la fin des privilèges et des corporatismes et la possibilité d'une libre poursuite du bonheur par chacun se fonde sur des  valeurs universelles : la liberté, la responsabilité, la propriété privée. Mais cela doit se traduire par un message simple pour forger une identité autour de mesures concrètes, tout en étant solidement argumenté pour être crédible. Inutile de vouloir refaire le monde, nous ne le referons pas et ce n'est pas ce qu'attend le grand électorat sensible aux idées libérales, plus lucide qu'on ne le croit. Le Parti Libéral Démocrate, par exemple, a choisi de promouvoir trois mesures prioritaires :

  • le chèque éducation pour permettre aux familles de choisir librement l'école de leurs enfants, et mieux former les générations futures
  • la baisse de la dépense publique qui passe par une réforme de l'Etat, notamment l'alignement du statut de la fonction publique sur le régime de droit commun; seule voie pour diminuer la dette et la pression fiscale
  • les assurances sociales à la carte pour les Français en instaurant le "salaire complet" et leur ouverture à la concurrence

 

Cela n'interdit nullement de rappeler la nécessité de protéger nos libertés individuelles, de revoir les réglementations sur le travail, le mode de financement des syndicats et de la vie politique, de parler institutions, etc. Mais ces 3 axes doivent forger notre image. Rien de plus. La prise de position purement politicienne, c'est à dire visant les personnalités politiques, ne doit pas dominer le message parce qu'elle lui nuit plus qu'elle ne le sert. La stratégie de Bayrou, par exemple, se révèle aujourd'hui désastreuse : son projet tourne autour du rejet pur et simple de Sarkozy. Pas enthousiasmant, il assure surtout la pub dudit Nicolas dont les positions changeantes et les retournements contraignent la critique à des contorsions absurdes, voire ridicules. Les Français sont largement ouverts au débat d'idées, lorsque celui-ci répond à leurs préoccupations. Ce sont elles qu'il nous faut cibler. Le rôle d'un parti est avant tout de séduire son électorat, pas de se faire plaisir à soi, c'est du simple bon sens. En respectant ses valeurs et son projet, bien entendu. Et cela commence par les élus locaux, excellent relais (et miroir) de ce large public potentiel.

 

Enfin, une question souvent abordée est celle des proximités politiques en vue d'alliances ou de partenariats ponctuels. Un parti ne peut rester isolé sans apparaître sectaire. Il ne peut aller seul au front sans se faire laminer dans l'épuisement et, pour certains, dans le découragement. Autant sauter comme un cabri et crier "Vive le libéralisme, vive le libéralisme". L'image des libéraux est déjà suffisamment dégradée pour ne pas accentuer ce défaut, mal perçu par l'électorat libéral lui-même. La politique en démocratie, c'est d'abord l'esprit de coopération, de coalition. Reste à savoir avec qui. A gauche, l'accueil est glacial. A droite, ça se réchauffe malgré une certaine méfiance. Dans cette direction, tout tourne plus ou moins autour du parti omniprésent, celui de l'omniprésident, l'UMP. Voir dans l'UMP l'axe du mal est une approche holiste bien trop réductrice. Comme une très grande surface, on y trouve de tout, et de plus petites entités comme le Nouveau Centre ou la Gauche Moderne sont installées autour afin de grapiller le chaland. On y trouve en son sein des libéraux comme François Goulard, des courants autonomes comme ceux de Jean-François Copé le chasseur de dette, ou du député Hervé Mariton qui frise avec une forme de mutinerie (villepiniste ?). Reste que l'idée même d'alliance avec l'UMP fait sourire. Ah, si l'UMP se posait même la question,  la partie serait gagnée. Pour le moment, l'UMP ne sait même pas que nous existons, et nous ne représentons pas encore un électorat dans les urnes. Nous en sommes donc réduits, que nous le voulions ou non, à naviguer avec d'autres formations, les réseaux, les indépendants, les dissidents pour promouvoir notre jeune étendard et nous implanter progressivement. Nous avons besoin de ces fondations pour gagner en crédibilité, en audience sur le terrain. Malgré cela, je ne vois rien qui interdise de garder de bonnes relations avec des individualités libérales ou ouvertes à nos idées au sein de l'UMP.

 

Illustration. Notre seul engagement, le 7 juin, était de soutenir une liste portant notre joli logo sur la Côte Est des Etats-Unis, dont le deuxième membre était notre vice-président, l'avocat Philippe Manteau. Par son occupation du terrain au sein de la communauté des expatriés, cette liste "L'Union au Centre" a obtenu presque 14 %, et gagné un élu, Richard Ortoli, plutôt proche du Nouveau Centre. Ce résultat constitue un joli tremplin local pour l'avenir, il ouvre la porte à des partenariats prometteurs, et permet de s'implanter honorablement dans le paysage politique par le bas : le terrain électoral.

10:24 Publié dans Vie politique | Lien permanent | Commentaires (34) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : liberaux, politique, elections | | | Digg! Digg |  Facebook

lundi, 04 mai 2009

Pourquoi il ne faut pas interdire les listes de Dieudonné

Elie.JPGL'ex-humoriste Dieudonné ne fait plus rire grand-monde. Ses diatribes sont d'une virulence aussi profondément antipathique que pathétique. Cette dérive haineuse a sans doute été accélérée par son rejet brutal du monde des médias après les dérapages qu'Elie Semoun, son partenaire des débuts, n'a plus voulu cautionner. Il faut dire que l'humour anti-politiquement correct passe de moins en moins bien. Stéphane Guyon a eu des soucis, et Christophe Alévêque a choisi la fibre anticapitaliste dont de nombreux médias raffolent. Mais Dieudonné est devenu un pestiféré en franchissant une ligne rouge, celle de l'antisionisme à la limite de l'antisémitisme. Anecdote croustillante, Kemi Seba et le Mouvement des Damnés de l'Impérialisme (?!) ne veulent pas soutenir Dieudo qu'ils jugent trop "anticommunautariste". L'union des tarés n'aura donc pas lieu.

 

Mes idées sont à l'opposé des siennes. Ses fréquentations me déplaisent au plus haut point. Cela justifie-t-il qu'il n'ait pas le droit, comme tout individu, de s'exprimer et de défendre ses propres convictions ? La démocratie a pour principal objet de laisser s'exprimer les opinions pour diffuser les malaises et les tensions. Mais elle peut vite tourner à l'oppression lorsque la majorité retire ses droits aux minorités, à commencer par la plus petite d'entre elle : l'individu. Mais il n'y a pas que l'injustice. Le risque actuel, en faisant de Dieudonné un martyr, c'est de servir son message et d'en faire un héros anti-système. Bref, un héros qui divise. A qui profiterait le crime ?

 

Sans doute à Nicolas Sarkozy : faire monter Besancenot pour diviser le PS. Faire monter des excités comme Dieudonné pour diviser l'extrême gauche qui, globalement, partage les mêmes obsessions anti-sionistes et anti-capitalistes de Dieudo. Les pousser à la faute comme Mitterrand l'a fait avec le Pen, divisant la droite pour plus de 20 ans. Ce n'est pas un hasard si c'est le numéro 2 du pays qui fait monter l'audience de Dieudonné ces jours-ci. Benoît Hamon n'est pas dupe et a interpellé Claude Guéant en dénonçant une manoeuvre politicienne : "Quels sont les calculs derrière cela? Pourquoi ce coup de pub ?" Il a alors demandé pourquoi Guéant ne faisait pas interdire le FN, dont Dieudonné semble prendre la relève, pour les propos implicitement antisémites de son Lider Minimo. En jouant sur ce droit fondamental qu'est la liberté d'expression, le chateau joue avec le feu dans un environnement propice aux incendies.

15:18 Publié dans Vie politique | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dieudonné, elections | | | Digg! Digg |  Facebook