lundi, 14 août 2006

Réponse aux islamophobes

Pour avoir jugé « douteuse » certaines associations et pour avoir défendu la liberté de croyance et de pratique d’une religion, j’ai reçu toute une palanquée de messages tous plus antipathiques les uns que les autres. La réaction de Denis Greslin, fondateur de l’une d’entre elles, Occidentalis, est révélatrice. Certes, je suis heureux d’apprendre son abandon du MNR qu'il semble avoir fait suivre d’un mea culpa public. Tout le monde a droit à l’erreur. Hélas, il ne semble pas s’être corrigé au cours de sa rédemption. Après m'avoir confirmé que son association pratique officiellement un « lobbying anti-islam » car « l'islam met en péril la survie de nos cultures et civilisations », il m’offre une réponse qui révèle une réelle paranoïa. Comme Jeanne d’Arc, le jeune Denis entend des voix qui le présentent comme un « sioniste raciste d'extrême droite intégriste catholique enjuivé à tendance facho-nazifiantes ». Pauvre jeune homme. Sentant Denis tendu et anxieux, je lui recommande un peu de repos en cette période traditionnellement consacrée aux vacances.

 

Je passe sur les invectives telles que celle que j’ai piochée dans le message courageux de Charles Dalger : « je ne supporte pas les crapules imbéciles qui s’érigent en donneuses de leçons ». Comme vous le constatez, les attaques de ces esprits brillants sont aussi subtiles qu’inventives.

 

Le reste des arguments n’est pas triste non plus. La rhétorique bancale des associations qui se sont senties visées se fonde toujours sur une série d’amalgames similaires. L’association Via Resistancia (United Colors of Resistance) avance même que l’islam est à l’islamisme ce que la Wermacht fut à la SS lorsqu’elle contribua à la montée du nazisme. Navrant.

 

Autant dire que la sérénité n’est pas de mise pour débattre de ces questions importantes. Pour rester dans le cadre des idées, la question que je me pose est la suivante. Les libéraux peuvent-ils se positionner sur cette question de la même manière que ces groupuscules islamophobes ?

 

 

 

Seriez-vous aux Français ce que les islamistes sont aux musulmans ?

Le représentant (anonyme) de la Maison du Monde Libre avance cet argument massue : « L'intérêt de la Nation est celui d'une Nation libre où le pouvoir n'est pas confisqué par une dictature. L'intérêt de la Nation ne se confond pas avec le prétendu bien commun cher aux socialistes. Les états  socialistes, communiste, et islamistes ne sont pas des "nations", ce sont des KonzentrationLagers. ». En tant que libéral, j’aimerais en savoir plus sur ce prétendu « intérêt de la Nation ». Je souhaiterais, dans la foulée, savoir aussi qui est légitime pour en définir les contours, pour en fixer les critères d’appartenance et les règles. Enfin, que rôle serait laissé aux Droits de l’Homme et du Citoyen que pas mal d’hommes et de femmes jugent aujourd’hui fondamentaux ? Car il y a de quoi inquiéter tout libéral qui se respecte, lorsque cette même Maison de la Liberté (sic !) avance par la suite : « la République Française doit se doter de lois pour encadrer la liberté d'expression politique selon l'intérêt de la Nation, poursuivre les auteurs et distributeurs d'idées politiques visant à déstabiliser la France ou ses alliés. ». Bref, « Le contexte étant ce qu'il est, les prêcheurs islamiques devront obtenir des autorisations avant chaque sermon et toutes les activités se déroulant dans la mosquée pourront être soumises au contrôle de la force publique. ». Vues les remarques incendiaires que je n’arrête pas de recevoir de ces nobles « défenseurs de la Nation » autoproclamés, je ne doute pas un instant que je risquerais vite de me retrouver sur leurs listes de « distributeurs d’idées politiques visant à déstabiliser la France » s’ils parvenaient au pouvoir. Bref, il me faudrait faire ma valise ou bien risquer des poursuites ! Manifestement l’écart est vaste entre l’idéal libéral et le nationalisme.

 

Le second paradoxe dérangeant consiste à opposer l’Occident à l’islam, comme on opposerait la France à la pratique du jardinage. Il est évidemment absurde de placer sur le même plan la foi et la citoyenneté. Est-on chrétien avant d’être Français ou Français avant d’être chrétien ? Bien sûr que non ! De nombreux individus, fiers d’être occidentaux et de défendre les Droits de l’Homme, sont à la fois musulmans pratiquants et respectueux des lois de la république. Pire, ils sont fiers d’être Français, patriotes sans verser dans le nationalisme.

 

Maintenant, je comprends bien que c’est l’islam que vous jugez et non pas les musulmans en tant qu’êtres humains. Mais peut-on ramener l’islam aux horreurs commises par une minorité fanatique et barbare ? Ces fondamentalistes sont en guerre contre l’humanité bien plus que contre l’occident. Les innocents irakiens qui aspirent à la démocratie mais succombent aux attentats des fanatiques sont musulmans. De nombreux musulmans sont victimes de cette guerre abjecte menée par ces terroristes islamiques. L’islam est-il pour autant une religion criminelle et liberticide ? Bien sûr que non.

 

De la même manière, lorsqu’un juif orthodoxe tua Yitzhak Rabin pour « défendre le grand Israël », ce geste monstrueux faisait-il de la religion juive une religion d’assassins ? Lorsque des catholiques  intégristes ont mis le feu à des cinémas qui passaient des films offensants ou, bien pire, assassiné des médecins qui pratiquaient l’avortement, cela faisait-il de la religion catholique une religion de meurtriers ?

 

C’est ici qu’intervient l’amalgame suprême : l’islam, selon ces observateurs inquiets, n’est qu’une religion monolithique visant à conquérir le monde pour appliquer la charia. Pourtant, la plupart des musulmans occidentaux s’accordent à juger la charia horrible. Hormis le réseau marginal de fondamentalistes, certes extrêmement dangereux mais non représentatif des nombreuses communautés de musulmans, la sécularisation de l’islam ne pose pas de souci dans les démocraties occidentales. Des théologiens musulmans de plus en plus nombreux, mais hélas bien peu médiatisés, remettent en cause la charia et réinterprètent la sunna ainsi que certains hadiths dans une perspective d’adaptation à la modernité. Toutes les religions ont su faire évoluer leur pratique de la foi et leur rapport au politique. L’islam, dans son extrême diversité (1.2 milliards de croyants dans le monde), ne fera pas exception. Si les régimes laïcs tels que l’Egypte, la Syrie ou l’Algérie ont nettement favorisé, par leur corruption et l’absolu non-respect des droits de l’homme, l’émergence de courants islamistes puissants, il est intéressant de voir des régimes islamiques, tels que Dubaï ou le Qatar, octroyer progressivement les mêmes droits aux femmes qu’aux hommes et ouvrir leur culture aux autres. Si une guerre mondiale oppose les réseaux islamistes, aussi bien wahhabites (Al Qaïda) que chiites (Hezbollah), aux occidentaux et à leurs alliés, musulmans ou non, une autre lutte bien plus importante a lieu entre le courant réformateur libéral de l’islam et le courant fondamentaliste qui est resté figé depuis le XIIeme siècle. Comme le dit très bien Guy Sorman :

« Le seul [conflit] réellement décisif [est] celui qui, au sein du monde arabe et musulman, oppose les tenants de l'islam éclairé à ceux de l'islam fondamentaliste ».