jeudi, 15 janvier 2009
La création est un métier
Pendant que ça tue à Gaza, que la crise plombe nos économies et notre quotidien, et que l'Europe se pèle sans le gaz russe, rien ne peut perturber le mouvement brownien de Nicolas Sarkozy. Heureusement, sa générosité avec notre argent a ses limites : "J'arrête là, j'ai fait assez de cadeaux à la culture". Il annonce toutefois un musée de l'histoire de France (tout président a son musée, c'est la tradition), sans doute pour encadrer encore davantage la lecture officielle de notre passé. A moins qu'il n'imagine des salles réservées aux divergences historiques (à quand une salle Jean Sévilla ?). Plus fort, il créé une conseil pour la création artistique. Sans doute pour rajouter une couche au sein du Ministère de la Culture entre les DRAC, les FRAC, le FNAC, les inspecteurs de la création et toutes ces strates qui font tant rire (ou pleurer) Marc Fumaroli ou Yves Michaud. Bref, la création était jusqu'ici encouragée, encadrée, surveillée, inspectée. Un conseil observera dorénavant le résultat et fera des propositions. L'aventure du Bateau-Lavoir n'aurait jamais pu avoir lieu dans ces conditions : avec le logement d'artiste, l'atelier subventionné, les oeuvres achetées par le 1% des dépenses publiques de construction, etc. pas question de laisser la place à la spontanéité. La création, c'est un métier.
Ce conseil de la création sera présidé par Marin Karmitz, un excellent lobbyiste lorsqu'il s'agit d'exploiter les arguments du politiquement (et culturellement) correct à son profit. Après avoir ferraillé contre UGC lors du lancement de la carte illimitée, il s'est attaqué aux salles subventionnées afin de bénéficier lui-mêmes d'aides consistantes sur ce marché de l'aide publique. L'homme a de la trempe et une bonne expérience du monde culturel, de ses blocages...et de ses courroies de transmission. Dans une interview au Monde, il expose son ambition :
Cette structure part d'un constat : la culture a disparu du champ politique. Depuis De Gaulle et Malraux, puis Mitterrand et Lang, elle n'est plus au cœur de la politique.
[...]
Avec des professionnels, je veux proposer des solutions pour que la création redevienne un élément de l'imaginaire, du rêve, de la cohésion sociale, qu'elle redonne un mouvement à la société.
Le message est clair : il veut re-POLITISER la création, et il veut des PROFESSIONNELS, parce que l'amateurisme, c'est terminé. Veut-il dire que le Ministère et ses effectifs de 26.000 personnes n'étaient pas assez professionnels et ne soumettaient pas assez la création au politique, ou bien qu'ils étaient en trop comme le pense Jean-Jacques Aillagon ? Il y a un bug qu'on distingue bien dans sa réponse à la dernière question :
Le monde culturel risque d'être choqué qu'un conseil de la création soit présidé par le président de la République.
Est-ce qu'à l'époque de De Gaulle, il aurait été terrorisé ? Est-ce qu'il a été terrorisé par Mitterrand ? Moi, j'ai commencé à être très inquiet quand Mitterrand a invité Berlusconi à lancer en France la première télévision privée. Et terrorisé quand la culture a disparu des préoccupations des politiques.
De Gaulle, en créant le Ministère de la Culture, a surtout "placé" son fidèle Malraux à un poste symbolique. La vraie catastrophe remonte aux années Mitterrand, lorsque Jack Lang est parvenu à faire du monde artistique agréé le meilleur porte-parole de la gauche ainsi devenue branchée, porteuse d'un message social et culturel. Lorsqu'on évoque la culture française depuis 30 ans, le premier nom qui nous vient à l'esprit, ce n'est pas Pierre Boulez, Jean Nouvel, Christian Boltanski ou un autre artiste mais Jack Lang politicien. La Culture a ainsi été domestiquée, achetée et instrumentalisée. Avec son accord, tant pis pour les contestataires qui n'ont qu'à s'expatrier (et ils l'ont largement fait). On comprend donc bien que le monde de la culture va certainement avoir peur de devoir faire la communication de la droite plutôt que de la gauche qui se l'a féodalisé sous son emprise depuis 1981. Et ce n'est pas le roi du business des subventions, homme d'affaires redoutable, qui va faire changer d'avis ce microcosme culturel-et-zindépendantmaisdegauche. Il ne s'agit pas d'une question de principes, mais bien idéologique.
Bon, tout ceci reste assez banal. J'en profite pour vous recommander un bijou du cinéma indépendant : "The frozen river". A voir absolument. Je ne saurais raconter l'histoire sans en dire trop...ou pas assez au point de vous décourager d'y aller. Les deux actrices principales sont remarquables, la tension et l'humour sont bien dosés, le tout vous trotte dans la tête longtemps après. Des questions essentielles sont posées crûment dans cet univers de totale précarité, à chacun de leur apporter sa réponse. Rien n'est caricatural, et tout remue. Bref, il faut y aller, surtout tant que le film est joué dans une salle du réseau Karmitz.
Autre création, mais nettement moins réussie, celle d'un artiste tchèque installée à l'entrée du Parlement Européen qui a déclenché un incident diplomatique à l'échelle européenne. Censé représenter les 27 Etats-membres de l'Union Européenne par des objets apportés par 27 artistes de chaque pays respectif, l'artiste a préféré contribuer seul à l'enrichissement du patrimoine culturel européen... et sans doute aussi éviter de partager le chèque. La France est symbolisée par le mot "grève", l'Allemagne par une coix gammée d'autoroutes, les Pays-Bas par des petites mosquées, la Bulgarie par des toilettes et la Roumanie par Dracula. Le Royaume-Uni, lui, est absent (l'opt-out aurait-il été exercé d'autorité par l'artiste ?). On ne sait pas combien à coûté cette inepetie de mauvais goût qui pèse une tonne. Mais on devine que tout le monde peut y trouver une occasion de s'engueuler avec ses voisins, moyen comme un autre de créer du lien. Le Premier Ministre tchèque a dû s'excuser publiquement auprès des autres représentants européens, il n'avait pas besoin de ça après l'accueil glacial que les Palementaires lui avaient réservé (serait-ce un complot dans son dos de Vaclav Klaus ?).
La création, c'est formidable, mais à condition de respecter les sensibilités nationales et d'éviter le mauvais goût..enfin ce qui n'est pas sdu goût des bureaucrates de la Culture. Nicolas Sarkozy crééra-t-il un conseil européen de la création avec Luc Besson à sa tête ?
En attendant, Desproges, s'il n'a pas été incinéré, doit se retourner et faire des salto dans sa tombe.
14:18 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : karmitz, culture, création |
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lundi, 09 octobre 2006
Une Nuit Blanche solidaire, festive et citoyenne
Cette année, une fabuleuse Nuit Blanche, la 5eme depuis le lancement de cette idée formidable qui se répand dans toutes les grandes capitales du monde, a encore une fois illuminé le coeur et la nuit des Parisiens, des Franciliens, de tous ces citoyens du monde qui se sont retrouvés dans des embouteillages monstrueux pour communier ensemble autour de cette nouvelle foi. Evidemment, il fallait prendre le métro, le vélo ou ses rollers. Hein Mamie !
L'art contemporain attire peu en France. Même cette Concorde en bleu, référence au 1er degré à Yves Klein, le gaz et les ballons en moins, vallait le coup. Un éclairage bouleversant en bleu. D'habitude, la lumière est un peu jaune. Là, bleue ! Sidérant !
Les Français sont certainement bêtes...ou incultes aux dires du personnel pléthorique du ministère de la culture (dont le budget approche tout de même de celui de la Justice). Ils ne comprennent pas les enjeux de la modernité artistique. Les requins découpés et plongés dans le formol d'un Damien Hirsch ou la bouse d'éléphant séchée sur des vierges de Chris Offili ne les émeut point. Quant à Fabrice Hybert, ils ne savent même pas que c'est l'un des plus brillants artistes de sa génération ! On se marre. Pitoyables, ces Français. Et bien si les gens ne vont spontanément à l'art contemporain, la ville de Paris fait venir l'art aux gens ! C'est excellent pour le tein...et surtout pour les élus qui gardent une image branchée par ce contact avec l'avant-garde de l'avant-garde.
Cette petite folie a un coût. 1.15 millions d'euros pour une seule nuit (en plus des 500.000 euros de sponsors heureux de festoyer aux côtés du PS montant). Jeff Gleich, de la galerie g-module, apprécie cet engagement citoyen dans la création contemporaine : "La Mairie de Paris soutient dix fois plus d'initiatives culturelles que celle de New York, ville où tout est aux mains du privé." Encore un qui a eu sa part du gateau ! Toutefois, une réaction corporatiste pointe déjà : les galeristes regrettent la date retenue, juste avant les foires d'art contemporain de Paris (Fiac) et, surtout, de la foire la plus à la mode : la Frieze de Londres. Elles n'ont pas eu le temps de s'y consacrer, c'est à dire de tenter de vendre leurs artistes à la mairie généreuse. Delanoë, ce mini-Jack à l'image déjà déclinante, l'a promis : il y aura un gros budget pour les oeuvres qui accompagneront le tramway ! Un si petit budget méritait bien quelques oeuvres d'art pour arrondir l'ensemble. Espérons que les automobilistes à l'arrêt dans les embouteillages interminables de la petite ceinture pourront en profiter aussi.
Des 1.5 millions de touristes et de Franciliens qui ont tenté de voir un, voire deux lieux transformés, combien ont eu l'immense honneur de suivre les 24 heures montées au Palais de Tokyo autour du philosophe Michel Foucault, ou de rencontrer l'un des 140 médiateurs qui ont arpenté la ville pour répondre aux questions du public ? La capacité de création de jobs bidons par les pouvoirs publics, à quelque niveau que ce soit, est épatante. En tout cas, tout le monde s'accorde à trouver cette nuit spectaculaire, ludique, mais anecdotique et éphémère.
Etrange, plus l'Etat met d'argent des contribuables dans l'art, moins le sentiment général change. Le public féru d'art contemporain n'a pas évolué en 20 ans. "C'est désespérant de se dire qu'à Londres, il y a autant de public pour l'art qu'à Paris pour le cinéma, et de devoir vulgariser l'art pour aller vers le grand public. ". Pourtant, c'est gratuit pour le contribuable londonnien ! Ceci explique peut-être cela. Quand on met de sa poche, on apprécie mieux que quand on vient s'y servir comme l'Etat. Même Freud n'avait pas imaginé pareille méthode pour impliquer ses clients ! Hélas en France, quand on aime, on ne compte pas...surtout quand c'est l'argent des autres.
Voici un passage pris dans le Monde de ce début de semaine. Laurent Godin est un galeriste qui a dirigé plusieurs années le Rectangle, centre d'art de Lyon. Il défend la Nuit blanche : "Il y a une grande agressivité dans le monde de l'art. Mais moi qui ai connu le désert de l'art contemporain, je ne peux me plaindre de cette masse de gens, ni de voir que les puissances publiques s'en emparent. Et tant pis s'il y a des dérapages.". Lui aussi a dû recevoir de belles miettes du gateau.
Dérapages ? Un commissaire d'exposition indépendant, qui préfère rester anonyme, dénonce : "Il y a une ingérence totale du politique. La Nuit blanche est le joujou des grands chefs. Un jouet cher, stupide, cassable et épouvantable à vivre. L'initiative est populiste, contre-productive, au détriment d'une vraie pensée, et conforte le public hostile dans son idée que l'art, ce n'est que ça ! Quand on sait à quel point tout le monde galère dans les structures parisiennes de l'art contemporain, c'est une déroute grave et misérable."
Ce sera ma conclusion.
20:55 Publié dans Culture, La vie à Paris | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : nuit blanche, culture, creation, art contemporain |
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