vendredi, 18 janvier 2008

Les enseignants de SES sont-ils responsables du chômage ?

La question est outrageusement provocante, mais elle est souvent avancée dans les débats récurrents sur l'impact de l'enseignement sur la culture économique des Français. De ce fameux "formatage" découlerait la méfiance largement répandue à l'égard de l'entreprise et de la concurrence. Il est vrai que les Français ne comprennent pas grand chose aux mécanismes de l'échange, à commencer par nos politiques, ce qui alimente le sentiment de méfiance à l'égard du marché et de la concurrence. La part de responsabilité de l'enseignement de l'histoire-géographie ou des SES me paraît toutefois très marginale dans cette spécificité française. Ce qui ne veut pas dire qu'elle est nulle, ou qu'elle ne complète pas efficacement la même approche de nombreux médias tout aussi engagés.

 

Notre "société de défiance" si bien exposée par Pierre Cahuc, repose sur des fondements bien plus consistants. L'auteur cite essentiellement le corporatisme, qui bloque la mobilité sociale et l'égalité dans la concurrence, et l'Etatisme qui fige toute la sphère sociale à laquelle il se substitue progressivement.  En restant dans le périmètre scolaire, Thomas Philippon auteur de l'ouvrage "Le capitalisme d'héritiers", propose une analyse complémentaire. Notre pédagogie scolaire entretiendrait autrement mieux, selon lui, notre tradition d'autorité hiérarchique, de parcours élitiste et solitaire et d'absence de coopération ou de délégation. Les élèves ne sont pas là pour apprendre à coopérer en équipe, à débattre ou à s'épanouir ensemble dans le respect des règles de vie collective. Ils sont là pour écouter en silence, apprendre seuls et répondre mécaniquement aux exigences élevées des multiples enseignants qu'on leur impose, avec un système de notation particulièrement humiliant (le summum étant la prépa). En clair, la responsabilité de notre enseignement dans cette défiance générale est surtout due à son mode de fonctionnement, bien plus qu'au contenu que les élèves savent plus facilement remettre en cause seuls (et ce  d'autant plus que les enseignants ont perdu de leur prestige aux yeux d'élèves qui doutent bien plus facilement qu'autrefois).

 

La source de défiance des Français à l'égard du marché (mais aussi des institutions, des syndicats, des politiques...du voisin de palier) provient aussi des entreprises elles-mêmes, et pas seulement de l'Etat ou de nos corporatismes. Une étude révélait il y a quelque temps que les salariés français étaient méfiants à l'égard de leur hierarchie, de même celle-ci l'était à leur égard. Ce rapport malsain privilégie naturellement une culture de la confrontation plutôt que de la coopération. Par comparaison, le mode de management courant des entreprises des autres pays de l'OCDE repose sur une culture moins autoritaire, moins hierarchique que la nôtre et bien plus coopérative. On y délègue facilement afin de laisser une vraie autonomie à tous les niveaux de l'échelle. Résultat : les salariés, même dans un environnement très flexible, y sont bien plus heureux au travail que chez nous. Moins figés dans leur statut, les salariés y ont meilleur espoir d'évoluer. La confiance est plus forte, ce qui explique une bien meilleure perception courante des entreprises et du marché. De la même manière, les salariés travaillant pour des entreprises étrangères en France sont bien plus contents de leur sort que ceux qui travaillent pour des groupes français. Ce trait saillant confirme bien l'impact défavorable de cette culture managériale archaïque dans la dégradation de nos relations sociales. Donc de l'image des entreprises et de la concurrence, et surtout de la croissance et du chômage.

 

En effet, Thomas Philippon nous prouve que la croissance et la faiblesse du taux de chômage sont bien corrélées à la qualité des relations sociales entre partenaires sociaux au niveau de l'entreprise. Le mauvais état de celles-ci serait donc clairement à l'origine de nos soucis économiques. Bien plus que les réformes du code du travail ou de la fiscalité, c'est bien le retour de la confiance entre employés et employeurs qui constitue le préalable nécessaire au retour de la prospérité. Or, l'essentiel des relations dans le travail sont fixées par l'Etat, sans laiser de marge de manoeuvre à des partenaires qui n'ont par conséquent pas d'espace pour négocier quoi que ce soit. Il reste la confrontation lorsque la direction est un peu fermée au dialogue. Il est d'ailleurs intéressant de noter que dans les entreprises dont le management satisfait les attentes des salariés (en termes d'information, de coopération et de participation aux décisions...), l'activité syndicale est faible, sinon inexistante. Et la qualité de vie au travail bien meilleure.

 

Nous sommes très loin du contenu des manuels scolaires de SES ou de l'opinion des enseignants, il est parfois bon de remettre les choses à leur place...

14:25 Publié dans Economie, Société | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Enseignement, histoire géographie, SES | | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 15 janvier 2008

Les enseignants et l'économie

49897d97471e249de3d7e2e31d3c1eb4.jpgLe Figaro nous ressort un vieux sujet, connu de tous mais jamais traité : Les manuels scolaires d'économie en accusation. Sous-entendu : les profs d'éco en accusation, les premiers clients des maisons d'édition. Après tout, ici aussi l'offre répond à la demande, rien de plus. Père d'une jeune fille en prépa d'école de commerce, dont j'ai bien suivi le parcours scolaire depuis l'origine, je confirme le bien-fondé de cette critique. Même dans le semi-privé, le contenu laisse de quoi inquiéter. Il révèle surtout le gouffre qui sépare les enseignants du monde réel. Voici la critique émise par l'article :

 

En classe de seconde, avant même de parler du monde de l'entreprise, un ouvrage comme Magnard consacre une trentaine de pages à la précarité et au chômage. À peine évoquées en seconde, les relations sociales au sein de l'entreprise sont principalement développées en première puis en terminale. Mais le plus souvent étudiées à travers les conflits sociaux que les différents ouvrages valorisent pour faire évoluer le sort des salariés.

En outre, ces mêmes manuels reflètent une image assez étatique de l'économie. Pour Hatier, les pouvoirs publics doivent «remédier aux défaillances du marché». Soit près de 70 pages contre à peine une trentaine pour l'entreprise , quelques pages dans l'ouvrage de Magnard… Agrémenté de caricatures parfois savoureuses sur les patrons et les actionnaires. L'économie de marché n'est pas non plus épargnée.

Source : Le Figaro

 

Le Figaro et moi ne sommes pas seuls à faire ce constat de déformation de la réalité par bon nombre d'enseignants, hélas de bonne foi. L'ex-premier ministre socialiste Michel Rocard, est allé jusqu'à qualifier de «catastrophe ambulante» l'enseignement de l'économie, qu'il rend «responsable du blocage du dialogue social dans notre pays». Or, voici que je retombe sur un blog que j'aime et que je recommande à tous, même si je ne me retrouve pas toujours dans les idées qu'il défend. Notre professeur d'histoire-géographie au collège "Félix-Djerzinski de Staincy-en-France" a écrit ceci en novembre dernier : L'invasion des adolescents ultra-libéraux. Rien que le titre fait saliver le moindre libéral en chasse de perles. Il prend le problème de l'autre côté. Ce ne sont pas les livres qui racontent mal le monde, mais le monde qui ne répond pas à leur vision.

 

Les échanges avec des élèves spontanés, très logiques avec ce qu'on leur présente, sont très savoureux. Les commentaires de l'enseignant confirment le décalage qui existe entre ses convictions personnelles et la perception de la réalité d'une nouvelle génération sans illusions.

 

Moi. -Bernadette, lis-nous le texte 3, s'il te plaît.
Bernadette (en ânonnant). -Préambule de la Constitution de 1946. Article 11. La Nation garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs.
Moi. -Bon, voyons si vous avez compris ce texte. Qui bénéficie d'une protection particulière ?
Bogdan. -Ben "l'enfant, la mère et les vieux travailleurs", non ?
Moi. -Oui, bien Bogdan. Et pourquoi est-ce qu'il faut les protéger ? Parce qu'ils sont plus...
Stéphanie. -... fragiles ?
Moi. -Bravo, Stéphanie, c'est exactement ça. Ils sont plus fragiles, donc il faut mieux les protéger.
Ilias. -Eh mais monsieur, c'est de la discrimination, ça.

 

Que c'est bien vu ! A force de jouer aux nounous, l'Etat parvient à des contradictions tellement énormes qu'elles apparaissent immédiatement à de jeunes enfants. 

 

Moi. -Voilà. Et c'est pour ça qu'on dit qu'en France, l'impôt est progressif : plus vous êtes riche, plus vous payez.
Pierre. -Et les plus riches, ils paient combien ? Style, Pauleta ?
Moi. -Ah eh bien les plus riches, et notamment les footballeurs professionnels, puisque ça t'intéresse, les plus riches peuvent être imposés jusqu'à 50 %.
Pierre. -Ah.
Moi. -Je veux dire qu'ils versent à l'Etat la moitié de ce qu'ils gagnent. S'ils gagnent deux millions, ils doivent en donner un.
Pierre (qui a compris). -Ouaaah !
Une voix. -Tu m'étonnes qu'ils vont tous en Angleterre !
Plusieurs élèves. -C'est pas juste.
[...]

 

En fait, ils posent eux-mêmes la question cruciale :

Moi. -Oui, bien sûr, ça ne fait rigoler personne, de devoir payer des impôts. Mais vous devez essayer de comprendre que ça n'est pas du vol. L'argent des impôts, il va dans une sorte de très grande caisse, qui s'appelle le Trésor public. Et avec cet argent, l'Etat peut financer plein de choses qui rendent la vie meilleure. Et ce sont des choses dont vous profitez, d'ailleurs.
Cindy-Lou. -Style ?

 

Eux ne voient rien venir...

 

Alors, égoïsme ? Oui, sans doute un peu. Mais surtout une lucidité sans concession sur les limites du rôle de l'Etat. Censé assurer notre bien à tous, il a fini par figer la mobilité sociale, porteuse de risque en soi, et la vie sociale, captive de multiples partenaires sociaux supposés représentatifs et associations agréées par les différents pouvoirs publics. Quand l'Etat fait aussi mal ce qu'il fait, n'est-il pas temps de réflechir autrement ? Ces bambins, eux, ont déjà commencé à y penser. Peut-être que l'enseignant qui tient ce blog devrait tenter de regarder le monde différemment.

16:00 Publié dans Economie, Société | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note | Tags : Enseignement, manuels scolaire, économie | | | Digg! Digg |  Facebook