« Les verts ont du talent ! | Page d'accueil | Ah les vaches, le lait baisse ! »
lundi, 25 mai 2009
"Entre les murs", ou la difficulté d'être prof aujourd'hui
Je viens de voir "Entre les murs", Palme d'Or au festival de Cannes de...2008, et sans avoir lu le livre paru début 2006. Oui, je suis en retard, et alors ? En me limitant à la version filmée de cette histoire d'une classe de 4eme et de son professeur de Français dans le 20eme à Paris, je souhaite surtout donner le sentiment d'un acteur concerné non seulement pour ses enfants et lui-même, mais aussi parce que l'avenir de notre pays dépend de l'enseignement apporté aux nouvelles générations.
Je ne souhaite pas trop rentrer dans le débat sur la bonne pédagogie (y en a-t-il seulement une ?), l'enseignement n'est pas mon métier. Les "fondamentalistes de l'école républicaine" sont bien plus compétents que moi pour polémiquer sur ce point avec des arguments solides; arguments qui perdent de la pertinence lorsque le style est excessivement agressif et insultant : "Suis allé ,en effet , voir hier à Gambetta ENTRE LES MURS....Une honte!!! Une saloperie consommée..."Tintin chez les Nègres". Du colonialisme." Plus loin : "Principe nazi que celui de l'asservissement de la langue au service de l'idéologie de classe. Et qui plus est soustendu apr un racisme insensé." Comme on le savait, le débat sur l'éducation suscite hélas des passions explosives chez nos hussards contemporains de la république. C'est sans doute ce contexte d'une extrême tension qui rend les réformes si difficiles, sinon impossibles.
Heureusement, le débat sait aussi prendre une tournure plus sereine chez les observateurs moins intransigeants (et non moins critiques). Pas envie de juger non plus la responsabilité des acteurs en présence. Les situations auxquelles François Bégaudeau nous confronte sont loin d'être évidentes. Je n'ai pas directement vécu dans un environnement aussi dur, je n'en connaissais que les témoignages d'amis qui ont été élèves ou enseignants dans des collèges et lycées difficiles, parfois d'une grande violence... avec professeurs envoyés à l'hôpital. Comme le raconte Mathieu L, les élèves filmés sont plutôt curieux et calmes. Situation difficile, mais loin d'être aussi dure que celles que nombre d'enseignants connaissent aujourd'hui dans les cités difficiles. On imagine l'ambiance qui règne dans ces environnements très dégradés.
La première chose qui me frappe, c'est le manque d'estime de soi des enfants, ce qui est compréhensible à l'adolescence, mais aussi de leur enseignant. Ses sarcasmes, sa posture souvent défensive sont aussi révélateurs que les commentaires insolents et désabusés des élèves. Si Bégaudeau se réfugie derrières les "institutions" (carnet de correspondance, envoi devant le proviseur, conseil de discipline, etc.) pour imposer son autorité, c'est qu'il manque singulièrement de confiance en lui-même. Et cela se répercute directement sur son enseignement et sur son rapport aux élèves. Il tente plusieurs fois de valoriser l'effort de ses élèves et le dialogue afin de susciter leur désir d'aller plus loin, et d'apprendre. Mais rapidement, l'ironie mordante et la dévalorisation des autres (surtout de soi) reprennent le dessus. N'est-ce pas là le fruit d'un enseignement fondé sur l'apprentissage universel de contenus impersonnels, abstraits et élitistes ? N'est-ce pas là le résultat d'une politique de sanction des connaissances extrêmement sévère, presque punitive ? Je vois là une forme de spirale du dénigrement de soi.
Le parcours scolaire officiel, d'abord destiné à sélectionner les futurs élèves de prépa, entraîne une casse importante chez les jeunes...et chez les futurs enseignants. Au terme d'un cheminement aussi cruel, ces derniers ont-ils été valorisés pour transmettre efficacement des connaissances mais aussi la confiance nécessaire pour former des citoyens ouverts d'esprit et optimistes ? Une fois qu'on a quitté l'université française pour une expérience à l'étranger ou en entreprise, le choc culturel est incroyable et rend très difficile le retour en arrière. Ce n'est pas un hasard si la notion de "revalorisation" apparaît si souvent dans les discours des enseignants. Elle ne concerne sans doute pas seulement les rémunérations trop faibles, la lourdeur bureaucratique de l'EN et la cadence infernale et incohérente des réformettes, mais aussi cette carence dans l'estime de soi dont nous constatons l'acuité des effets négatifs ces dernières années.
Deuxième point, l'enseignant n'est pas outillé pour affronter les situations qu'il rencontre. Son érudition classique et son ouverture d'esprit ne l'aident aucunement à s'adapter aux situations difficiles, à réagir dans les moments de tension et à instaurer une relation aussi constructive que possible dans sa classe. Il a du talent mais ne maîtrise pas ces compétences qui, loin d'être innées, relèvent de la formation pédagogique des enseignants. Respecter les élèves et se faire respecter, avoir la capacité d'animer un débat confus et facilement houleux, donner le goût d'apprendre à des élèves excessivement dissipés, tout ceci exige au préalable d'avoir de l'autorité, et non de l'imposer et de révéler ainsi une faiblesse. Il semble hélas que nous ne soyons qu'aux balbutiements de la généralisation de cet apprentissage vital de techniques de management. Car il s'agit bien de management.
Dernière observation de l'extérieur, la gouvernance de l'école semble inappropriée. Le proviseur a de bonnes réactions ponctuelles, mais dans l'ensemble, il ne manage rien. Chaque enseignant est seul pour l'essentiel, leurs débats montre des divergences de fond fréquentes qui, je pense, peuvent donner naissance à des incohérences vis-à-vis des élèves. La hiérarchie extérieure, distante et froide, apparaît franchement bureaucratique. Et je suppose qu'elle est facilement ressentie comme injuste par sa déconnection de la réalité du terrain. Par ailleurs, les procédures existantes sont lourdes, la présence et la réaction des parents et des représentants d'élève à des réunions qui décident de l'avenir des enfants me gênent. On sent bien, dans ce film, que la confiance entre ces acteurs est absente, comme l'animation et la coordination du projet éducatif. Tout se discute au fil de l'eau, en consacrant presqu'autant d'énergie à la machine à café qu'au suivi du cas difficile qui se termine en conseil de discipline. L'école est un navire pris dans la tempête, sans capitaine et avec un équipage disparate dont chaque membre tente de survivre seul sous la contrainte de procédures rigides et inadaptées. Difficile d'être optimiste dans l'ensemble. Chacun tente de survivre sans trop d'encombres, et "après moi, le déluge".
Comment réformer sans levée de boucliers d'enseignants devenus excessivement méfiants lorsqu'on touche à cette immense technostructure impersonnelle (Thomas Piketty a parlé de "structures soviétoïdes et relations infntilisantes") qui gère notamment la vie de plus de 800.000 d'entre eux ? Ils ne perçoivent pas le statut comme sclérosant, mais comme une sécurité, ils ne voient pas l'autonomie de l'école comme un moyen de favoriser un véritable management des ressources humaines, et un accompagnement actif d'une hiérarchie proche et impliquée, mais comme une menace. Or, c'est là que l'avenir de l'école et de nos enfants se joue. Entre la crainte un peu corporatiste de voir la vie quotidienne se dégrader, et celle plus hypocrite d'assurer le même enseignement pour tous (quand on est prof à Polytechnique comme Finkielkraut, il est facile d'avoir cette exigence autoritaire et uniforme), les adversaires systématiques de la réforme rendent la manoeuvre extrêmement difficile. Il va falloir du talent (et un vrai projet) pour rassurer le monde enseignant, restaurer la confiance et permettre le changement par l'expérimentation au niveau le plus bas, celui de chaque école; c'est le sens de la véritable autonomie.
Lire absolument ce post de Jean-Paul Brighelli et ses 10 propositions.
11:54 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : education, ecole, professeurs |
|
|
Digg |
Facebook


![Validate my Atom 1.0 feed [Valid Atom 1.0]](http://aurel.hautetfort.com/images/valid-atom.png)







Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://aurel.hautetfort.com/trackback/2208892
Commentaires
Très bon billet
Écrit par : LCDM | lundi, 25 mai 2009
Comme quoi, on peut inventer tout système et toute organisation, tout repose sur l'Homme.
Écrit par : Claudio Pirrone | lundi, 25 mai 2009
J'ai l'impression qu'on parle de l'école comme d'une entreprise et non pas comme d'un service public. L'objectif est-il d'avoir des écoles à but lucratif ?
Écrit par : henri | lundi, 25 mai 2009
Il y a aussi un réel problème de recrutement.
Le système des concours favorise le recrutement par rapport à des talents ou des compètences surtout académiques.
Le résultat c'est que des gens talentueux fait pour l'enseignement restent de dehors tandis que d'autres plus doués scolairement ou plus chanceux le jour du concours sont recrutés. (Heureusement des gens talentueux passent aussi la barrière du concours..)
@henri, votre réaction en deux phrases permet de saisir l'étendue du problème de l'éducation nationale. Bravo pour la performance. Pour info : le système d'organisation peut être complètement découplé de l'objectif poursuivi. Des associations humanitaires sérieuses utilisent les méthodes de l'entreprise pour des objectifs non lucratifs.
Écrit par : Le libéralisme pour les débutants | lundi, 25 mai 2009
Une chose qui frappe quand on parle avec des instits, c'est la totalle déresponsabilisation des parents. La faute est toujours celle de la société, des profs, des autres élèves. Jamais des parents.
Des parents bourreaux, connus de tous, continuent à faire du mal à leurs enfants. Nous ne pouvons pas accepter cela, si nous voulons rester fidèles à nos valeurs humanistes.
Écrit par : LOmiG | mardi, 26 mai 2009
Votre billet m’a beaucoup surpris car je n’ai pas du tout le même regard que vous sur ce film.
Vous dites que Bégaudeau se réfugie derrière les institutions, alors que, pour moi, c’est l’inverse que l’on voit. Il refuse, dans les rapports humains, de se poser comme professeur. Il se met au niveau des élèves en leur « balançant des vannes » au lieu de les réprimander avec l’autorité que pourrait éventuellement lui conférer son statut de professeur. Sa position apparaît de manière particulièrement claire dans la scène qui l’oppose à Bouka insolente : il refuse la sanction pédagogique et la contraint à s’excuser, d’une manière assez peu convaincante d’ailleurs. Ce faisant, il ne lui enseigne pas le respect qu’un élève doit avoir vis-à-vis de son professeur : il lui fait perdre la face dans un rapport de force entre deux personnes devenues parfaitement « égales ».
Il est frappant de constater que ce sont les élèves eux-mêmes qui rappellent Bégaudeau à son rôle d’adulte et de professeur. Ils lui disent qu’il « charrie » trop, Esméralda et Marie se plaignent auprès de la CPE des insultes dont elles ont été victimes, etc.
Ces élèves me semblent d’ailleurs être les personnages les plus conservateurs du film. L’exemple le plus éclatant est sûrement la scène où Bégaudeau leur demande de réaliser des autoportraits, sur le modèle de celui d’Anne Franck. On ne peut qu’être touché par les élèves, dont la pudeur fait qu’ils ont quelque réticence à se raconter, et qui reconnaissent d’autre part que leurs expériences (« se lever, aller en cours et rentrer chez soi ») ne sont pas assez riches pour être couchées sur le papier. Ce sont pour moi des réactions très saines. Cela montre qu’ils ont malgré tout intégré une certaine hiérarchie des contenus et des modes d’expression. Mais je suppose que pour vous, il s’agit d’un « manque de confiance en soi ».
Écrit par : Thibaut | mardi, 26 mai 2009
@Lomig : est-ce si simple ? Lorsqu'on a (eu) des enfants ados, on mesure à quel point les torts sont partagés...et à quel point ces ados ont besoin (et ont toujours eu besoin) de s'affirmer, pas toujours comme les parents le souhaitent. Si on cherche des responsabilités, on peut citer certains parents qui ne savent pas comment faire avec des enfants "toniques" (parfois un bien doux euphémisme) lorsqu'ils deviennent les ados insolents qu'on connait, parfois violents. La société et ses technologiees offrent bien des moyens de s'émanciper du carcan familial, l'école et nombre d'enseignants sont dépassés (et les familles hésitent de moins en moins à critiquer écoles et enseignants devant leurs enfants, ce qui fait davantage reculer leur crédibilité). Et attention, on devient parent bourreau à la première gifle, aujourd'hui. Sans parler de démission collective, il me semble dangereux de tout mettre sur le dos d'une des parties en présence.
@Thibaut : je ne dis pas autre chose lorsque j'observe que Bégaudeau ne sait pas comment agir ni réagir face aux élèves turbulents, et qu'il se réfugie en dernière extrémité dans les intitutions pour sanctionner, ce qui me semble être un constat d'échec. J'ajoute qu'il ne me paraît pas formé pour cet environnement tumultueux, et qu'il accumule erreur sur erreur comme quelqu'un d'un peu paumé.
En effet, je vous accorde que ces enfants sont attachants, curieux et lucides. Mais cela ne leur empêche pas de manquer de confiance en eux. Ils considèrent leur avenir avec fatalité, sans espoir d'échapper à l'échec. Il ne manque pas grand-chose pour monter le niveau et, pour certains, mais il ne s'agit que d'un film, de "s'élever", de s'extraire pour passer à la vitesse supérieure. C'est l'aspect le plus triste du film.
Écrit par : Aurelien | mardi, 26 mai 2009
Bon billet mais (ceci dit sans aucune méchanceté) qui aurait mérité une rapide relecture : tu as deux liens qui pointent au même endroit (sur clopinet) et on se perd en conjecture entre Thomas et Charles Piketty dont tu as oublié le i. ;)
A ces remarques de formes près, le développement que tu proposes est intéressant.
Écrit par : h16 | mardi, 26 mai 2009
Ooops, je travaille avec Charles Piketty, frère de Thomas et plus libéral que lui aussi ;o)) Merci pour ces remarques formelles que je vais réparer au plus vite.
Écrit par : Aurelien | mardi, 26 mai 2009
Je ne parlais pas d'adolescent, Aurélien, mais d'enfants au primaire.
Quand des parents maltraitent leurs enfants, tout le système (profs, assistantes sociales, psychologue, justice) ne fait qu'assister au désastre sans - quasiment - rien pouvoir faire. Quand un père violent revient de 2 ans de prison (seulement!) pour attouchement avec sa belle-fille de 13 ans, et que la plus petite (9 ans) commence à partir en live, et à être complètement perturbée, on se dit que décidemment on ne choisit pas de défendre les plus faibles, ce qui devrait pourtant être la règle avec un minimum de souci de JUSTICE.
Sortir les enfants des familles violentes devrait être quelque chose de plus courant. Je ne crois pas au mythe de l'enfant difficile et trop dynamique. Il y a des différences entre les enfants, mais il y a surtout de mauvais parents.
A l'adolescence, l'équation se complique très certainement, car la construction passe alors par l'extérieur, et est susceptible d'accidents, de mauvaises rencontres.
Mais, à nouveau, je parlais là d'enfants. L'école est dans certains quartiers un tel désastre...
Écrit par : LOmiG | mardi, 26 mai 2009
Lomig, on s'éloigne du sujet, mais pourquoi pas ? Ton observation soulève deux questions :
- qui est légitime, et selon quels critères précis, pour fixer le curseur qui entraîne le retrait de la garde d'un enfant à ses parents pour le confier à autrui ?
- la violence faite à un enfant qu'on retire à ses parents est-elle plus tolérable que celle qui consiste à le laisser avec sa famille et à tenter de l'accompagner dans l'éducation de ses enfants ?
Écrit par : Aurelien | mardi, 26 mai 2009
Excellent billet, je vous rajoute donc à la liste des liens de notre blog.
Écrit par : SOS Education | mardi, 26 mai 2009
Je confirme, c'est pire en vrai !
Je n'aime pas Bégaudeau, mais à sa décharge, il est inhumain de ne pas faire d'erreur quand on est face à 30 gamins prêts à tout. Même en étant le plus sûr de soi possible, l'infaillibilité dans ce métier n'existe pas (surtout quand les parents et l'administration sont aussi dingues que les élèves). C'est bien cela qui est dur à accepter (surtout quand on a eu une autre activité avant) : le fait d'être continuellement imparfait et remis en cause. Il faut vraiment avoir la foi !
Écrit par : Emmanuel | mardi, 26 mai 2009
Juste pour le plaisir: mes amis japonais...
Voir surtout la 3ème partie...
http://www.youtube.com/watch?v=armP8TfS9Is&eurl=http%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Finbox%2Freadupdates.php%3Fid%3D63089297800&feature=player_embedded
Écrit par : toda | mercredi, 27 mai 2009
Que pensez-vous de Jean-Paul Brighelli que vous citez ?
Écrit par : anonymous | mercredi, 27 mai 2009
Merci pour le lien.
Au passage, je maintiens que je ne crois pas que Bégaudeau parle de l'école, mais plutôt de lui et de son rapport à lui-même.
Pour le proviseur ou principal, il faut rappeler qu'il n'a pas d'autorité hiérarchique complète sur les profs. Il a une autorité administrative, mais pas pédagogique, qui est l'apanage de l'inspecteur.
Aaarrrgghh : un lien vers un post de Brighelli !
Écrit par : Mathieu L. | mercredi, 27 mai 2009
En fait, Begaudeau profite de l'occasion pour faire une thérapie. Et il le filme par pure perversité. Pas impossible.
Ni le proviseur ni personne n'a d'autorité sur personne. C'est bien le souci, pas seulement pour des raisons d'organisation et de cohérence, mais aussi parce que c'est nécessaire pour valoriser le travail de chacun et pour mieux affronter les situations difficiles.
Que veux-tu, je suis un des nombreux lecteurs séduits par la prose de Brighelli.
Écrit par : Aurelien | jeudi, 28 mai 2009
Écrire un commentaire