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jeudi, 21 mai 2009

Travail le dimanche : la messe est dite

asterix.JPGJe réagis tardivement à la question, digne déclinaison de cette grande spécialité française consistant à s'étriper autour de débats secondaires. "Il est pas frais mon poisson ?", et voilà le village gaulois à feu et à sang pendant que les jeunes s'amusent à la kalachnikov dans des cités au désespoir, que la sécu approche à grand pas de la faillite et que le chômage galope fièrement, frappant les moins qualifiés, les plus fragiles de notre société. A lire ses plus farouches détracteurs, de droite comme de gauche, on a l'impression qu'il s'agit du combat du siècle. Un site a même été constitué pour défendre la consécration du dimanche comme jour chômé. Fin 2008, un sondage CSA-Le Parisien révélait que 52 % des Français étaient favorables à l'ouverture des magasins le dimanche, 45 % contre, et que 50 % étaient prêts à travailler le dimanche, contre 49 % pas chauds pour bosser ce jour-là. Un clivage aussi marqué ne pouvait que déboucher sur un combat de rue couloir à l'Assemblée Nationale lorsqu'il a été question d'assouplir d'un petit cran l'interdiction de travailler le dimanche.

 

dimanche.jpgD'abord, on travaille déjà très largement le dimanche. En 2004, une étude de l'INSEE a montré que 26,7% des salariés travaillent le dimanche (30.1 % si on ajoute les non salariés), habituellement ou occasionnellement. Suite à la loi du 13 juillet 1906 indiquant que « le repos hebdomadaire doit être donné le dimanche », des dérogations existent de plein droit (certains services publics, les hôtels-cafés-restaurants, les fleuristes, les journaux, etc) ou après autorisation préfectorale ou municipale. Et ailleurs, les statistiques des Communautés européennes (« Population et conditions sociales » Eurostat mai 2002) nous apportent des chiffres proches. Bref, le travail le dimanche est déjà entré dans les moeurs...mais hélas pas dans tous les esprits.

 

shadok.jpgQue les conservateurs de droite comme de gauche se rassurent. Le député UMP Richard Maillé a été "shadokisé". Son projet initial, déjà modeste, s'est vite transformé en usine à gaz inoffensive comme le décortique bien Rubin : "dérogations à la règle, exceptions à la dérogation, exceptions à l'exception, autorisation préfectorale, décret en Conseil d'État, avis du conseil municipal (!), des chambres de commerce et d'industrie, consultation syndicale, accord collectif, référendum d'entreprise, même : tout y passe. " Enterrement de première classe. Boira-t-il la coupe jusqu'à la lie, ou bien laissera-t-il un autre bon petit soldat assumer la débâcle avec le sourire ?

 

Bon, revenons à nos moutons. Le travail le dimanche ouvre à la fois un débat économique, social et, plus fondamentalement, du rapport entre l'individu et la société.

 

Sans doute certains commerces et leurs salariés ont-ils à gagner de la chalandise étrangère (78 millions de touristes par an tout de même), de passage le week-end avec un appétit pour le shopping que personne ne peut légitimement repousser. Mais cela concerne essentiellement le centre de Paris. Pour la question de savoir si ce jour d'ouverture supplémentaire et les salaires plus élevés auraient un impact économique global, je laisse les économistes pointilleux se balancer leurs études et contre-études à la figure. Si je veux faire des achats le dimanche, Internet m'ouvre ses bras en grand. Ou je m'adresse aux rusés qui contournent habilement la loi, quitte à payer l'impôt aléatoire prévu (amende de 1.500 euros par salarié, 3.000 en cas de récidive)...inclus dans le prix de vente au consommateur. Toutefois, je ne vois pas là l'argument essentiel en défense du travail le dimanche.

 

  • Les patrons en profiteraient pour forcer leurs employés à travailler ce jour-là

Cette vision caricaturale revient régulièrement dans nos débats. Le dialogue social inexistant, l'esprit de confrontation permanent entre "partenaires sociaux" ne facilitent pas les choses. En attendant, notre pays n'avancera pas si la confiance ne s'installe pas un jour entre les différents acteurs économiques...et leurs représentants, légaux ou, si c'est possible un jour, légitimes. Il y aura toujours une minorité de situations critiquables, voire choquantes, en entreprise; comme ailleurs dans la société. Mais cela reste marginal. Dans l'ensemble, une entreprise a besoin d'un environnement interne sain. Forcer ses forces vives à des conditions de travail qui ne les satisfont pas trouve vite sa sanction naturelle. L'ambiance se détériore, les éléments les plus mobiles partent; bref, la productivité baisse et l'entreprise souffre durablement. Ces situations existent, mais on ne peut tirer une généralité de cette minorité de cas (qui se condamnent seuls d'ailleurs). A ce jour, ce sont plutôt les salariés qui ont manifesté leur souhait de travailler ce jour-là, parfois contre l'avis de leurs syndicats.

 

  • Et la société, bordel ?

C'est ici que se posent les vrais termes du débat. Celui-ci ne se réduit pas à le seule liberté de chacun de mener sa vie, mais concerne aussi cette question si difficile dans notre pays tourmenté : "vivre ensemble". Et les réponses qu'on y apporte révèlent notre vision de la société : spontanée et libre, ou organisée par des gouvernants éclairés (qui n'ont parfois jamais vu une carte bleue de leur vie, mais qui savent mieux que ses composantes familiales comment une société fonctionne !). Un esprit brillant, jeune élément notre petite élite nationale, s'exprime avec une certaine condescendance pour parler des comportements d'autrui. Révélateur d'un décalage qui me laisse perplexe :

Certains poussent des cris d’orfraie quant au paternalisme de ceux qui voudraient que l’on ne précipite pas les familles dans les couloirs néontisés des centres commerciaux. Alors, à “paternalisme”, je réponds “indifférence” et “mépris de l’autre”. Indifférence, parce que derrière le respect du type qui passe son dimanche au centre commercial, y’a du rien en foutisme de sa life. Mépris, parce qu’en fin de compte, ceux qui le disent ne sont pas ceux qui passent effectivement leur dimanche à Val d’Europe ou à Créteil Soleil. Mais bon, c’est suffisamment bon pour eux, les autres

 

Manifestement, l'élite française a du mal à accepter que tout le pays ne passe pas tranquillement la journée en famille selon les normes convenues dans ce microcosme qui sait ce qu'est la bonne vie. Modèle recommandé : époux première main, enfants conçus après le mariage, niveau culturel élevé, minimum requis : quatre deux livres et une expo par mois, et un pater nostri avec ça, activité marchande autorisée : un capuccino en terrasse à Saint-Germain des Prés avant d'aller farfouiller à la Hune...Ah merde, ces cons sont fermés le dimanche. Eh ben non. Le Français aime TF1, zapper les chaînes vautré dans son canapé pendant que enfants chattent sur MSN en cachette pour préparer la prochaine soirée, se balader dans les centres commerciaux ou traîner au bistro pour parler du prochain PMU ou voir le match avec ses potes. Et cela ne l'empêche pas de participer à la vie associative locale, de voter et d'être un constituant parfaitement actif et légitime de la société, n'en déplaise aux juges de la bonne moralité et de la vie bien réglée.

 

D'ailleurs, nous n'avons pas encore trouvé le modèle du Français type. Jeune actif, célibataire, en couple sans enfants, ou avec, en famille recomposée, etc. Il y a des passionnés qui ont une activité en semaine et qui souhaitent plutôt travailler le dimanche. Ceux qui travaillent la semaine et ont une activité intense le samedi. Et il suffit d'avoir 3 enfants ados pour comprendre ce que c'est de les déposer à leurs activités sportives, culturelles et sociales un samedi : pas de place pour les courses, limite si on a soi-même le temps pour une activité culturelle ou sportive (que beaucoup de clubs fixent...le samedi). Cet à priori qui voudrait qu'on travaille tous du lundi au vendredi, qu'on fasse nos courses le samedi et qu'on se repose le dimanche, ça me fait doucement rigoler. Il faut une sacrée arrogance pour nier cette diversité des modèles et des préférences. Notre pays souffre depuis trop longtemps de cette manie autoritaire de fixer arbitrairement les normes de la vie collective. A l'opposé du but recherché, c'est certainement un élément constitutif essentiel de notre environneemnt social dégradé.

 

Cette réaction tardive vient parce que j'en ai ras-le-bol d'entendre ce dernier argument typiquement réac qui ne conçoit la société qu'au travers de son seul regard. Ras-le-bol d'entendre déclamer très égoïstement "Non mais oh, touche à...ton dimanche" ou "Mon dimanche n’est pas à vendre !". Comme certains le suggèrent dans leurs slogans. Ils ne veulent pas qu'on change leur mode de vie, ils ont un bon salaire et une vie réglée à leur convenance. C'est tout à fait légitime et l'ouverture le dimanche ne changerait probablement rien à leur condition. En revanche, ils veulent aligner tout le pays sur la même ligne que la leur, niant la richesse d'une société comme la nôtre. A ces réacs égoïstes, j'ai une recommandation : faites l'amour à votre femme/homme et fichez la paix aux Français qui n'ont pas besoin qu'on leur dicte comment faire pour constituer la société. Pour terminer, une petite penseé pour ce dimanche pluvieux de 2006.

Trackbacks

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Commentaires


Bon billet. Bien dit, bien écrit.

Écrit par : h16 | jeudi, 21 mai 2009


Je répète ce qu'a dit H16 : « Bon billet. Bien dit, bien écrit. » J'ajoute que, effectivement, il est très amusant que les opposants au travail dominical s'accommodent fort bien des services dont ils jouissent le dimanche, et s'imaginent aussi que la France va devenir un centre commercial géant, alors que la durée hebdomadaire légale du travail reste - hélas - fixée à 35 heures. Hypocrisie et mauvaise foi réunies.

Écrit par : Criticus | vendredi, 22 mai 2009


C'est si complique que ca a comprendre le liberalisme?

Quand je relis le post du "jeune francais brillant de l'elite", je m'interroge sur la signification de "brillant". Et si c'est ca l'elite, la situation du pays s'explique...

Écrit par : Monoi | vendredi, 22 mai 2009


@H16 et Criticus : merci, merci !

@monoi, si tu parles de Koz, c'est une excellente plume qui développe souvent une bonne argumentation. Nous n'avons pas toujours la même approche, mais je respecte ses analyse. Sur le travail le dimanche, je crains qu'il ne se soit laissé emporter par une conviction irrationnelle.

Écrit par : Aurelien | vendredi, 22 mai 2009


Dsl du HS.

Il y a tout d'abord eu Alternative libérale, certains y ont crus pas d'autres. Le soutien à Bayrou en fut en grande parti fatale, sans parler de ceux soutenant Delanoé et autres. Maintenant le PLD semblait avoir pris la relève d'être un parti libéral, mais non son fondateur se définit comme de droite dans un récent article de son blog. Les libéraux Français sont ils condamnés à être orphelins ? La droite ne les as telles pas assez poignardés comme cela?

Écrit par : Ano | vendredi, 22 mai 2009


@Ano, je n'en suis que le co-fondateur, un parti est d'abord un projet collectif. Si je demandais à ceux qui me lisent et qui me connaissent de me positionner, ils me positionneraient plutôt à droite dans l'ensemble. C'est le cas pour la plupart des libéraux, heureusement pas tous (la diversité fait du bien à nos idées).

Je t'accorde volontiers que le libéralisme transcende le clivage arbitraire "droite-gauche". Pour autant, il est encore trop tôt pour un tel positionnement. Après 6 ans de militantisme, je me permets cette observation personnelle :
- les idées libérales passent mal à gauche en général. Il y a des exceptions, mais elles sont rares. Les chercheurs comme Pierre Cahuc ou Jacques Marseille, issus de la gauche, se retrouvent progressivement rangés dans la case "à droite". Et "Gauche Moderne", plutôt libérale, est classée à ddroite par le reste de la gauche.
- les publics issus de la droite et issus de la gauche ont du mal à travailler ensemble. Vocabulaire différent, rejet d'emblèmes vexatoires pour les autres, etc.

Le jour où un parti libéral aura de l'ampleur, de l'argent, des troupes et des élus, il lui sera sans douter plus facile de rassembler ces sensibilités difficilement compatibles. En attendant, il est possible de coopérer avec un mouvement de gauche proche de nos idées mais qui a sa propre identité, pas de s'unir.

J'espère que le temps permettra de passer outre ce clivage. Pour le moment, il reste dominant.

Écrit par : Aurelien | vendredi, 22 mai 2009


Bravo pour ce billet.

Écrit par : Philippe B | vendredi, 22 mai 2009


Salut Aurel,

Merci pour le lien et ce billet.

Bonne semaine

Écrit par : Rubin | lundi, 25 mai 2009


Salut à toi, tu seras à la RdB mercredi ?

Écrit par : Aurelien | lundi, 25 mai 2009

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