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vendredi, 03 août 2007

Ambroise Vollard, un marchand à Orsay

Depuis quelques jours, le soleil ose pointer le bout de son nez. Malgré la fraîcheur ambiante, j’ai enfin l’impression d’être en été. J'oublie un peu les rapports parlementaires et ouvrages de politique économique, place aux romans, aux polars. Il faut dire que toute l’année, les piles s’accumulent dans un désordre assez spontané. L’été, c’est le temps de la cueillette. Je lis avec délectation « Un Anglais sous les tropiques », œuvre délicieusement perverse signée William Boyd au début des années 80, sans doute l’une des plus saugrenues de sa production. Très grand plaisir aussi à lire « Le sauveur » de Jo Nesbo, polar noir finlandais qui plaira aux amateurs de la vague scandinave. J’arrête là l’énumération de mes lectures estivales, car finalement : quel rapport avec Vollard ? Aucun.

 

854ca23b37f51b9b4d2527f2d1313a58.jpgJ'y viens. Hier soir au musée d’Orsay, j’ai découvert la belle expo sur la collection d’Ambroise Vollard, marchand d’art. Un marchand ? Déjà à l’époque, certains artistes abusaient du jeu de mots facile « Vollard voleur », confirmant que l'inculture économique crasse trop souvent répandue dans le monde de la création ne date pas d'hier. Certes, Pablo Picasso et d’autres esprits fins ont su être bien plus lucides sur le rôle central du galeriste et du marché de l'art dans la diffusion et la promotion de leurs oeuvres. Bref. Toujours est-il que Vollard est arrivé à la fin de l’ère des grands salons officiels, rassemblements pompeusement académiques à bout de souffle. Tout commençait à se jouer dans les quelques galeries qui osaient se lancer dans les expositions monographiques d’artistes aussi influents que sulfureux. Vollard l’a bien compris, n’hésitant pas à acheter des collections entières alors invendables pour se constituer un fond d’artistes fétiches, les exposant sans parfois vendre une seule œuvre, d’ailleurs. Un speculateur en herbe, finalement. Car ces paris feront sa fortune. Le milieu créatif sait vite reconnaître en lui un véritable amateur, les artistes achètent nombre d’œuvres de leurs congénères chez lui et font de sa galerie un lieu d’échanges vivant. Rapidement, les grands collectionneurs sont attirés par cette vitalité, un cercle d’intellectuels éclairés se forme, assurant le succès de Vollard… et de son catalogue d’artistes.

 

En parcourant l’exposition, les chefs d’œuvre émerveillent mais révèlent que Vollard n’est pas le génie révolutionnaire que certains voient en lui. Démarrant sa carrière alors que la révolution impressionniste a déjà un quart de siècle, ll ne découvre donc pas la rupture. Comme la jeune génération, il sait déjà que l’art académique est en fin de course, que la création est entrée dans une nouvelle phase d’affranchissement des codes de la représentation traditionnelle. Son coup de foudre pour Cézanne, cet inconnu dont le père Tanguy, un simple marchand de couleurs, a mis une œuvre dans la vitrine pour décorer, révèle une vraie sensibilité moderne. Le commerce d'art est encore une activité audacieuse. Vendre des oeuvres qui font fuir la bonne société, attirer les intellectuels de l'époque qu'il faut savoir séduire. Son audace s'arrête là, ce qui est déjà remarquable en soi. Au début du XXeme siècle, il ne franchira pas l’étape suivante, celle qui s’affranchit des apparences de la réalité. Après Les Demoiselles d’Avignon, puis le cubisme et les nouvelles pistes expérimentales, il reste fidèle à ses premiers choix et décroche. Ignorés le carré blanc sur fond blanc et le suprématisme de l’anarcho-mystique Malevitch, ignorés les dadas puis les surréalistes, ignoré le saut dans l’abstraction par Kandinskyou les expressionnistes. Il continue néanmoins à accumuler de 5 à 10.000 toiles, achetées à son cercle d’artistes choisis ; au-delà de ses dons à des musées, nombre d’entre elles disparaîtront à sa mort dans des conditions dignes d’un roman (bien avant l’affaire Roland Dumas dans la succession Giacometti, les vautours ont toujours su rôder sur les successions d’artistes ou de galeristes de cette envergure pour se servir dans le chaos de stocks poussiéreux accumulés pendant des décennies). Place aux nouveaux galeristes modernes tels que Kahnweiler.

 

Pourtant, je n’ai pas boudé mon plaisir en parcourant les salles. L’ouverture avec Cézanne me procure une bouffée de bonheur. Rompant avec la mièvrerie impressionniste, tout n’est ici que formes et couleurs. Œuvres de jeunesse mises à part, un peu épaisses et lourdes, qui semblent exprimer un processus de recherche un peu laborieux du jeune Cézanne. Mais une fois parvenu à maturité, quel bonheur ! Qu’il s’agisse de la Montagne Sainte Victoire, des rochers, des joueurs de cartes ou de pommes, tout n’est que formes et couleurs. Ces petites pommes toutes simples sont tout simplement exquises. Edouard Manet avait su réhabiliter la nature morte un peu tombée en désuétude depuis Chardin, notamment avec ses fines asperges laiteuses (ne me dites pas que vous avez manqué l'expo à Orsay sur ce thème !). Tout n’est que prétexte à composer des formes avec un travail aussi rigoureux que subtil sur les couleurs, appliquées méthodiquement. Les reflets bleutés ou verts sur un visage n’étonnent plus, ni les subtiles variations orchestrées de toutes les valeurs d’une couleur : regardez attentivement tous les verts et tous les ocres dans un paysage : extase assurée. On imagine toutefois les difficultés rencontrées par Cézanne pour vendre son travail avant que Vollard ne l’impose et le révèle comme l’un des plus grands noms de la seconde moitié du XIXeme siècle. Aucun artiste du XXeme siècle n’a pu ensuite prétendre échapper à son apport. Bref, j’aime Cézanne au plus haut point, vous l’aurez compris. Vollard aussi, lui qui a vu passer 2/3 de ses œuvres dans sa galerie, soit presque 700 toiles !

 

Juste après lui, quelques belles œuvres de Van Gogh, achetées par Vollard après sa mort et encore mal considéré par nombre de ses contemporains. Le tournesol seul et éclatant, la paire de souliers, le portrait d’un jeune homme bien sérieux et les quelques autres œuvres sont vraiment fascinants. La matière est moelleuse, les fonds apparemment monochromes vibrent, ambigus. Le jaune tire étrangement sur le vert, et le vert sur le bleu. Tout bouge dans ses toiles. Regardez le ciel étoilé à 5 ou 6 mètres pour mieux apprécier sa lumière.

 

Une salle consacrée à Paul Gauguin nous apprend que Vollard l’a soutenu (et était seul à le faire) alors que ses œuvres ne trouvaient encore aucun amateur. Difficile de ne pas apprécier la charge érotique de ses vahinés dénudées. Son monde explose de couleurs exotiques, tout respire les voyages lointains. Les Nabis, je ne suis pas fan. Seuls quatre magnifiques fusains d’Odilon Redon méritent un arrêt. Ils auraient pu être dessinés hier tant ils sont modernes. Etranges et étrangement modernes. Je ne découvre rien avec les fauvistes que je connaissais déjà bien. Ca rugit, les couleurs vous bondissent dessus, mais sans l’effet surprise. Plus loin, une salle dédiée au jeune Picasso encore bien sage montre à quel point il est déjà libre dans sa création. Une touche Tintoret dans l’enterrement de Casagémas, une inspiration arts premiers dans une étude qui servira dans les « Demoiselles d’Avignon » qui fâchera, en 1907, tout son cercle d’amis pourtant avant-gardistes. On sent qu’il ose tout avec une facilité déconcertante. Quelques œuvres donnent le ton : talent sans limite. Au milieu de ce génie, une belle toile du Douanier Rousseau m’intrigue : on y trouve écrit « La Paix », « La Liberté » et « La fraternité » mais pas « L’égalité ». Ce n’est certainement pas un oubli ou une erreur.

A noter trois magnifiques toiles de Rouault, datées des années 30. Je connais mal Georges Rouault, mais ces toiles m'ont vraiment séduit. Derrière une première impression un peu grossière due aux cernes épais, le jeu des couleurs, la composition et l'impression générale me sont vraiment apparus puissants. A creuser.

 

Enfin, la salle des portraits de Vollard clôture cette expo en beauté. Un petit dessin au fusain de Picasso, sobre avec une touche ingresque, Vollard déguisé en toréador par…Renoir me semble-t-il. Peu de personnages ont eu autant de portraits peints par les plus grands que Vollard. Cela confirme que son rapport avec ses artistes était plus qu’amical, vraiment affectif, mutuellement admiratifs. Le plus impressionnants, tout au fond, le portrait par Cézanne. Respect.

 

Vous avez jusqu’au 18 septembre pour y courir.

Et pour terminer la journée en beauté, l’Atelier de Robuchon n’est pas loin. Mais c’est une autre histoire.

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